Trois livres, trois destins en marche

   

Trois livres, trois destins qui se déroulent devant nous, trois livres captivants.

 Un Président n’aurait jamais du dire cela

C’est un livre que j’ai eu envie de lire après en avoir lu toute sortes d’avis contradictoires. Que penser de ce livre et de ce président décidément très bavard avec les journalistes?

Gros de 600 pages papier – mais j’ai acheté la version numérique, conscient que les livres politiques, plus que les autres se dévaluent avec le temps – ce livre se lit très facilement ; il ne nous cache rien du personnage ausculté, non plus que des journalistes ausculteurs. Une fois refermé, j’en garde quand même une impression curieuse, faite de gêne et de questionnements.

Pourquoi ces journalistes qui seront redevables à leur personnage d’un grand succès en librairie, pourquoi rédigent-ils un livre qui manifestement lui fera du tort ? Il est déjà au trente sixième dessous dans l’opinion des français, n’est-ce pas du sadisme de leur part?

Et à l’inverse, plus que la naïveté ou une «transparence » revendiquée, n’est-ce pas le masochisme qui pousse un  François Hollande, réputé pour son intelligence des situations, son esprit de synthèse à se laisser aller au long de cinq années à ces bavardages ? Non pas que ce long récit soit inintéressant, mais la question reste : Pourquoi ce besoin de se confier, de se confesser publiquement, signe manifeste d’une faiblesse? Pourquoi  justifier certaines décisions qui n’engagent que lui, Président de la République en exercice? Que lui rapporte tous ces bavardages ?  Sachant que, malgré sa faiblesse dans l’opinion, il reste le plus petit commun multiple d’une gauche bien mal en point face à une droite conquérante ?

En face, Fillon avait confié autrefois:  » J’ai mis vingt ans à apprendre à ne pas répondre aux questions des journalistes « .

Voilà ce qu’écrivent en conclusion de leur livre les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme :

Lui, président, n’aura jamais suscité la considération, la crainte, le respect tout simplement. Certes, lui, président, l’un des plus intègres que la France ait connus, l’un des moins obsédés par le pouvoir et ses attraits, aussi, n’aura sans doute pas été le catastrophique chef d’État si souvent dépeint. Peut-être même l’Histoire rehaussera-t-elle son bilan et le présentera, tout compte fait, comme ayant été, simplement, un président à la hauteur de sa tâche. Mais cela pèse si peu au final. De toute façon, l’oracle Mitterrand l’avait prédit : « Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables. » D’un François l’autre. Avec Hollande, finalement, on en revient toujours à Mitterrand.

On referme le bouquin en se disant: il ne se représentera pas. Mais rien n’est moins sûr, en tout cas la réponse n’est pas dans ce drôle de livre… :-/

Xavier Niel, la voie du pirate

Voilà un travail d’enquête passionnant, un livre en même temps réconfortant, à l’opposé du précédent.

Cette histoire d’un homme de 50 ans au parcours exceptionnel se lit comme un roman d’aventures du 21e siècle, où les multiples témoignages et anecdotes sont rassemblés par thèmes pour garder le lecteur en haleine. Le procédé est efficace car le récit est toujours captivant.

Au-delà de l’évidente sympathie que les auteurs, Solveig Godeluck et Emmanuel Paquette montrent pour leur héros,  le livre est fort d’une grande quantité de détails sur la vie de cet aventurier, autodidacte de l’informatique et self-made man entreprenant,  fort de tous les culots, de tous les paris réussis. On le voit sous ses divers aspects de jeune entrepreneur plein d’audace et sans préjugés, aux limites de la délinquance, puis de patron habile mais aussi brutal,  démagogue et séducteur, comptable assumé de son patrimoine de 10 milliards d’euros, mécène et homme de presse organisant ses largesses pour se faire une image confortant son destin, mais aussi homme de conviction qui se rappelle qu’il fut un petit banlieusard du quartier du Mont Mesly (un quartier « qui craint ») à  Créteil, qui crée sur ses deniers des écoles en  France et  aux Etats-Unis pour promouvoir  les métiers d’avenir du web et de l’informatique et y associer les élèves mal nés des banlieues, tout  en rejoignant le gratin de la haute bourgeoisie en s’alliant à la fille de Bernard Arnault, deuxième fortune de France.

C’est d’ailleurs l’un des intérêt de ce livre que de montrer combien différent devient le monde quand on est assis, bien installé  sur une fortune aussi considérable, hors de la portée du commun des mortels.

Contacts de Matthiew B. Crawford

« Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver », tel est le sous titre de cet essai de Crawford, qui, lui aussi, s’est forgé un singulier destin de Professeur de Philosophie à l’Université et de mécanicien de motos, deux métiers exercés en même temps et  dont il ne saurait se départir.

En 400 pages, l’auteur essaie de nous prouver que nous perdons le contact avec la réalité des choses physiques, et ce faisant que nous nous perdons nous même.

Un livre philosophique difficile à lire, à la différence des deux précédents, mais qui mérite l’attention, même si  avec un peu de mauvaise foi j’ai envie de contester la thèse du travail manuel du facteur d’orgue,  « seule expérience individuelle ayant une réelle prise sur le monde » : Le requiem de Duruflé, pure œuvre de l’esprit est tout aussi tangible et pérenne que les grandes orgues de Saint-Eustache me semble t-il !

La quatrième de couverture livre une exégèse édifiante de l’ouvrage :

Après le succès d’Éloge du carburateur, qui mettait en évidence le rôle fondamental du travail manuel, Matthew B. Crawford, philosophe-mécanicien, s’interroge sur la fragmentation de notre vie mentale. Ombres errantes dans la caverne du virtuel, hédonistes abstraits fuyant les aspérités du monde, nous dérivons à la recherche d’un confort désincarné et d’une autonomie infantile qui nous met à la merci des exploiteurs de « temps de cerveau disponible ».
Décrivant l’évolution des dessins animés ou les innovations terrifiantes de l’industrie du jeu à Las Vegas, Matthew B. Crawford illustre par des exemples frappants l’idée que notre civilisation connaît une véritable « crise de l’attention », qu’il explore sous toutes les coutures et avec humour, recourant aussi bien à l’analyse philosophique qu’à des récits d’expérience vécue. Il met ainsi au jour les racines culturelles d’une conception abstraite et réductrice de la liberté qui facilite la manipulation marchande de nos choix et appauvrit notre rapport au monde.
Puisant chez Descartes, Locke, Kant, Heidegger, James ou Merleau‐Ponty, il revisite avec subtilité les relations entre l’esprit et la chair, la perception et l’action, et montre que les processus mentaux et la virtuosité des cuisiniers, des joueurs de hockey sur glace, des pilotes de course ou des facteurs d’orgues sont des écoles de sagesse et d’épanouissement. Contre un individualisme sans individus authentiques et une prétendue liberté sans puissance d’agir, il plaide avec brio pour un nouvel engagement avec le réel qui prenne en compte le caractère « incarné » de notre existence, et nous réconcilie avec le monde.

On lira aussi avec intérêt cet interview de Crawford paru ce jour dans Le Point, en cliquant sur ce lien.

 

Une réflexion au sujet de « Trois livres, trois destins en marche »

  1. Accident brutal du premier destin (cf. mon analyse du bouquin « Un président ne devrait pas dire ça »): Hollande ne se représentera pas, mon analyse était bonne ! 😉
    C’est aussi un accident dans la vente de ce bouquin à succès (voir l’article de Ridet dans Le Monde ! « François Hollande, spoiler de best seller » (http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2016/12/03/francois-hollande-spoiler-de-best-seller_5042758_4854003.html« )

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