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André Manoukian : Sur les routes de la musique

Voici un livre très intéressant pour les mélomanes, écrit par un musicien que j’aime beaucoup. J‘en ai extrait, ci-après, quelques passages particulièrement  pédagogiques, mais le livre entier mérite  la lecture !

  • Aux États-Unis dans les années 50 il n’était pas possible pour les noirs de s’aventurer dans la musique classique. Nina Simone qui rêvait de Bach, Brahms et Chopin fut interdite de conservatoire. Pour vivre elle jouait du piano dans un bar. Un soir le taulier l’apostropha : si tu ne chantes pas je te vire. Alors elle se mit à chanter, comme personne peut-être.
    Le fait d’être noir enlevait au compositeur le droit d’écrire pour les violons. En fait tout ce qui touchait à la musique classique était réservé aux blancs. Ainsi Duke Ellington associait aux cuivres quatre flûtes doublant la mélodie pour donner l’illusion d’entendre des violons.
  • Mozart tapote sur le clavier du clavecin de son père. Celui-ci lui demande : que fais-tu? Le bambin de trois ans répond : « je cherche les notes qui s’aiment ».
  • Dans la musique indienne on joue les notes qui font mal: on joue une fondamentale sur une corde et sur l’autre corde un demi-ton au-dessus et on insiste longuement par exemple un ré bémol sur un do. C’est une torture chez nous, c’est interdit, c’est la punition. En Inde on éprouve la douleur. En appuyant sur cette dissonance, en la faisant durer, on l’épuise, on l’apprivoise, on finit par l’aimer, on est presque déçu quand la douce torture prend fin, que le ré bémol se pose sur le do.
    ‐ Dans la musique indienne il faut passer par le bas (le son grave) pour aller vers le haut ( le son aigu) il faut redescendre avant de remonter. Il est présomptueux d’aller directement au sommet : Do Fa Ré Sol Mi La…
  • Les premiers chants religieux sont des textes que l’on étire sur une seule note et que l’on va rythmer, avant de faire petit à petit des nœuds autour de ce fil tendu et d’introduire des inflexions qui vont donner naissance à des mélodies. Le chant grégorien est une ligne horizontale sur laquelle viennent se poser les mots du texte: on l’appelle la corde de récitation ou de cantillation.
  • Le tempérament en musique
    Deux musiciens étrangers peuvent dialoguer musicalement sans connaître leurs langues respectives à condition qu’ils accordent leur instrument de la même manière.
    C’est le travail colossal que va accomplir Jean-Sébastien Bach avec une œuvre magistrale qui servira de référence : le clavier bien tempéré. Le tempérament dont il est question c’est une convention d’accord adoptée au 17e siècle. En effet les divisions de la gamme en intervalles égaux est une construction humaine artificielle. Selon qu’on choisisse une tonalité ,disons Ré, c’est le Ré qui donne le La si je puis dire. Car les autres notes de la gamme vont être accordées en fonction. Si le taux choisi est Mi, alors l’accord des autres notes sera relatif aux Mi et ainsi de suite. En décidant d’adopter un tempérament égal entre toutes les notes, plus aucune d’entre elles n’impose sa loi, et on peut transposer les mélodies dans n’importe quel ton : elles auront toujours le même caractère. Il devient donc possible de moduler bien plus facilement et librement. D’une certaine manière ce procédé, cette uniformisation des intervalles!, d’abord critiquée par certains musiciens – car à quoi bon choisir une tonalité en particulier si elles expriment toutes le même sentiment ? -, va permettre d’explorer beaucoup plus de tonalités à l’intérieur d’un même morceau et de le rendre plus varié, d’y intégrer des changements contrastés de couleur. C’est pourquoi le tempérament donne la possibilité à deux musiciens de deux régions différentes de communiquer plus facilement.

Stress, mode d’emploi

Envie de vous évader dans la nature, d’oublier les soucis d’un quotidien difficile, de combattre  la  déprime? En restant chez soi- en « distanciel » 🙂 -, je vous invite à regarder cette   vidéo en 4k  devant votre téléviseur moderne avec grand écran (requis).  Réalisée en Islande dans des paysages superlatifs (c’est l’un de mes plus beau voyage),  elle s’accompagne d’une musique de piano relaxante :

 

Où sont les cheffes d’orchestre ?

À la tête du Paris Mozart Orchestra, une formation totalement paritaire, Claire Gibault lance un concours pour femmes cheffes. Son portrait dans le journal Le Point par Violaine de Montclos.

Les musiciens du Paris Mozart Orchestra (PMO) répètent enfin « en vrai » dans le palais d’Iéna, désert. … Dans le brouhaha des rires et des instruments qui s’accordent, la voix fluette de la cheffe, Claire Gibault, parvient étonnamment à se faire entendre et à imposer le silence. Il y a cinquante ans, cette longue femme brune, premier prix de direction du Conservatoire de Paris, à 23 ans, devenait la seule femme cheffe d’orchestre en France…

Ce joyeux Paris Mozart Orchestra, c’est elle qui l’a monté il y a dix ans. « Toujours le même plafond de verre : en France, sur 24 orchestres permanents, un seul est dirigé par une femme et, à l’échelle mondiale, c’est 4 %, soupire-t-elle. Alors, si une femme veut assurer une direction musicale, c’est simple, elle doit créer sa propre formation. »

Maisons d’arrêt et hôpitaux. L’avantage est qu’elle a pu modeler celle-ci selon ses rêves : le PMO fait figure d’ovni dans le monde élitiste et archicodé de la musique classique… « Non seulement la parité hommes-femmes aux postes importants est respectée, mais tout le monde est payé exactement au même cachet, Claire y compris, explique Anaïs Smart, directrice administratrice de la formation. Les nouveaux musiciens qui nous rejoignent sont souvent surpris, car dans un orchestre, normalement, il existe une hiérarchie très forte, une autorité verticale entre le chef, le premier violon et le reste des musiciens, tandis qu’ici tout le monde a la parole, c’est collégial. Claire pratique ce qu’elle appelle l’autorité partagée et, honnêtement, ça marche. Voyez l’ambiance familiale qui règne… » 

L’autre particularité du Paris Mozart Orchestra est que, s’il se produit au Châtelet, à la Philharmonie de Paris ou à l’Arsenal de Metz, il joue aussi très souvent dans des maisons d’arrêt, des hôpitaux, des établissements scolaires en zones prioritaires. Dans ces écoles – où bien des élèves n’ont jamais vu de violoncelle, de clarinette, jamais entendu parler de Beethoven ou de Schumann -, Claire Gibault pratique, avec un grand succès auprès des enfants et des adolescents, le mélologue, un genre oublié qui associe musique et texte récité. Professeurs et élèves s’emparent de l’œuvre proposée en début d’année, la travaillent, puis l’orchestre se rend sur place et joue, en intégrant souvent à sa production les créations des élèves, qui n’en reviennent pas. « Ensuite, on déjeune avec eux à la cantine, c’est très gai et, surtout, ce n’est jamais vain, il se passe toujours quelque chose. Il y a une curiosité, une émotion qui naît, raconte le sociétaire de la Comédie-Française Éric Génovèse, récitant depuis des années, comme son collègue du Français Birane Ba, au Paris Mozart Orchestra. Le combat de Claire pour décloisonner la musique est magnifique. Parfois, dans ces zones difficiles, les discussions avec les élèves peuvent être un peu tendues, mais elle n’a jamais peur du débat, elle ne craint pas de mettre en musique un texte d’Amos Oz, par exemple, dans un établissement où la plupart des élèves sont d’origine musulmane. Sa bienveillance est alliée à un grand courage, un courage presque physique. » 

Où sont les femmes ?

Dans le monde, seuls 32 des 744 orchestres répertoriés ont à leur tête une directrice musicale, soit 4,3 % (enquête Diapason). En France, on ne trouve que 1 % de compositrices, 4 % de cheffes d’orchestre, 5 % de librettistes et 23 % de solistes instrumentistes

(bilan 2012-2017, dressé par la Société des auteurs et compositeurs dramatiques).

Condescendance et bizutage. On l’observe dirigeant ses musiciens au palais d’Iéna, le buste raide, les gestes vigoureux, la manière dont elle incarne avec volupté la partition. Avec les années, elle dit qu’elle a appris à se détendre, à baisser la garde, à se mettre un morceau « dans les bras » avec plus de douceur qu’autrefois. Pourtant, que n’a-t-elle entendu durant sa longue carrière. « Le sexisme le plus vulgaire sévit dans bien des orchestres, vous savez. J’ai subi la condescendance, le bizutage de certains musiciens, l’accusation récurrente d’imprécision, aussi, comme si une femme était forcément imprécise, moi qui ai, paraît-il, des gestes si nets », révèle-t-elle.

En septembre 2018, seule femme du jury d’un concours international de direction d’orchestre, elle réalise que l’un de ses confrères jurés se bouche ostensiblement les oreilles chaque fois qu’une candidate entre en scène. « Il m a dit : « C’est scientifique, les femmes ont les bras tournés vers l’avant pour bercer les enfants, elles sont physiquement incapables de diriger » », raconte-t-elle, à peine étonnée par l’absurdité des propos. « Cela peut surprendre mais, dans un milieu cultivé comme l’est celui de la musique, les clichés les plus éculés subsistent, confirme Laurent Bayle, directeur de la Philharmonie de Paris. Les fonctions symboliquement fortes – comme la composition, associée à l’abstraction, ou la direction d’orchestre, associée à l’autorité – sont encore, de façon écrasante, occupées par les hommes. »

« Niveau excellent ». Pour donner enfin une visibilité aux femmes cheffes, leur permettre de mener de véritables carrières et de diriger peut-être un jour – on peut rêver – l’un des 20 meilleurs orchestres du monde, aujourd’hui tous menés par des hommes, la Philharmonie a accepté d’accueillir un formidable concours de direction d’orchestre imaginé par Claire, La Maestra*, ouvert exclusivement aux femmes. Dès son lancement, les dossiers ont afflué du monde entier, accompagnés, parfois, de lettres désespérées. Douze femmes ont d’ores et déjà été retenues et la finale aura lieu en septembre. « En visionnant les vidéos jointes aux dossiers, nous avons été très surpris par le niveau excellent des candidates, explique Laurent Bayle. Que ces femmes, qui ont déjà une telle maîtrise, ne soient pas encore connues, pas encore lancées dans le circuit des grands orchestres, c’est déjà une grande injustice. Le combat de Claire est donc indispensable, mais ce concours n’est nullement une revanche pour elle. Elle n’est pas dans l’amertume mais dans la transmission. »

Au palais d’Iéna, la directrice du Paris Mozart Orchestra se prête avec un peu d’agacement à la séance photo, impatiente de rejoindre la répétition. « J’ai été médiatisée très jeune, et il y a beaucoup d’égotisme dans ce métier, j’ai dû apprendre à me libérer de ce nombrilisme », dit-elle en souriant. Elle s’éloigne pour regagner son pupitre et brusquement revient. « Vous avez noté le nom de la compositrice du morceau que nous répétons ? C’est Silvia Colasanti ! » lance-t-elle. On note, on note. Car, aujourd’hui, parmi les compositeurs joués en France, à peine 2 %, tenez-vous bien, sont des femmes… §

* La Maestra, première édition du Concours international de cheffes d’orchestre, se tiendra du 15 au 18 septembre à la Philharmonie de Paris.