Jazz à  Pleyel avec Michel Legrand

En ce samedi soir du 28 février 2009, l’auditoire de la Salle Pleyel s’est rajeuni, et la salle elle-même est méconnaissable,  avec sa scène toute de noir vêtue, considérablement « raccourcie » mais suffisamment spacieuse  pour loger confortablement un orchestre de seize musiciens, plus les quatre ou cinq lutins rasant les marches et se déployant  discrètement avec leurs lourdes caméras tout au long du concert. Nous sommes dans un concert de jazz, pas à la messe, dira plaisamment un spectateur à l’entracte, à l’attention d’un voisin mécontent des habituels applaudissements qui ponctuent les solos du London Jazz Band Orchestra. Ces excellents musiciens accompagnent Michel Legrand dans sa  tournée mondiale, nous dit le programme, tournée qui débute ce soir avec cette soirée de gala Legrand jazz (Le Grand jazz?). Soirée d’anniversaire, aussi. Le maestro a fêté ses 77 ans il y a trois jours, et il en profite pour fêter également, avec nous, ses cinquante ans de carrière. Une carrière  de compositeur, de pianiste et de chanteur, une immense carrière de musicien touche-à-tout.

Quand Michel Legrand nous concocte un concert de jazz uniquement avec les arrangements et orchestration de ses œuvres, concert qui durera près de trois heures (vous n’êtes pas pressés? On est bien partis, là, on s’amuse tellement !), on a tout simplement l’impression de revisiter le répertoire universel des standards du jazz, de feuilleter le Song book des jazzmen du monde entier. Il est vrai que ce diable d’homme a vécu plusieurs vies avec des journées de travail bien remplies – « je passe trois heures à composer une musique de film, je joue du piano pendant deux heures, je termine en chanson« . Voilà un travail qui conserve bien son homme ! Et la musqiue classique? Ce  n’est pas le jour. C’était hier, avec l’Orchestre Symphonique National de l’Ile de France. On saura seulement avec le programme qu’il a eu des rencontres avec Kiri Te Kanawa, Jessye Norman, Maurice André, « qu’un beau tango vaut plus que certaines œuvres de Wagner« … Astor Piazzolla qui a eu également Nadia Boulanger comme professeur au Conservatoire ne dirait pas le contraire. Un morceau intitulé « Fugue familiale » joué avec son invité, le guitariste Sylvain Luc nous rappelle que le compositeur a eu aussi Messires Chalon et Gallon comme professeurs au conservatoire… Les initiés du contrepoint apprécieront. Tout d’abord, il nous faut admirer le piano chatoyant de ML – il est loin le temps des années 60s et du style « square » qu’il empruntait à  Earl Hines, Fats Waller ou même Errol Garner, tel qu’on peut l’entendre sur ses premiers disques. Effet amusant de perspective mémorielle, il nous déclarera, lors du concert qu’il a « toujours fait du jazz be-bop« . C’est vrai… aujourd’hui, Michel ! Mais on te pardonne de revisiter ainsi la réalité historique. N’empêche, j’ai remarqué ton gimmick de 2009 : tu attaques souvent tes impros dans l’aigu en nous jouant (très vite et très fort) : Sol (en montant) Ré, et tu redescends alors à toute vitesse la gamme diatonique jusqu’au medium. Combien de fois par jour fais-tu cet exercice de vélocité? 🙂 Mais il me faut admirer aussi ton talent de fin mélodiste. C’est une marque de ton style, que d’aucuns trouveront connoté « années 60s ». Ce talent là n’est pas donné à tout le monde. Ne rappelles-tu pas, d’ailleurs, comme pour te  justifier, la leçon de Nadia Boulanger : « Mettez ce que vous voulez en dessus et au dessous de la mélodie, mais quoiqu’il en soit, c’est la mélodie qui compte« . Venons-en au concert. Avec ce somptueux orchestre de cuivre – un orchestre « sublime », le maestro n’a pas peur des superlatifs, surtout quand ils sont justifiés -, j’ai par moment l’impression de revivre le concert de Duke Ellington, au début des années 60,  dans les jardins de Tivoli à Copenhague. Même jazz classique, même orchestration étincelante avec des tutti de cuivres joués au millimètre – quel talent faut–il pour jouer dans un grand orchestre de jazz ! Exception notable quand même quand il faut mettre en valeur le jeu de l’invité vedette, le génial guitariste  Sylvain Luc avec lequel Michel enfourche un rock échevelé, « Dingo Rock« , composition pour la circonstance, digne de Herbie Hancock. Il nous présente bientôt son fils, Benjamin Legrand, excellent crooner, dont l’accent anglais est meilleur que celui de son père. On s’étonne d’ailleurs que ce musicien à la fine oreille,  qui a « changé de scène », comme il dit, en s’installant à Los Angeles dès… 1968, on s’étonne qu’il parle et chante encore en anglais avec un tel accent « frenchie » ! Nous faisons ensuite la connaissance d’Alison Moyet, chanteuse britannique, contralto « à la voie puissante et gorgée de soul et d’énergie » nous dit le programme (et en plus, c’est vrai !). Elle nous fait une interprétation éblouissante de « I will say goodbye » et de « The windmills of Your Mind » (paroles originales en anglais, précise t-il, la traduction française « Les moulins de mon cœur » est postérieure).   Mais pour moi, le clou de la soirée reste l’interprétation de « Papa can you hear me » (air chanté par Barbra Streisand dans le film Yentl),  avec la participation en soliste de la harpiste Catherine Michel. C’est une inconnue pour moi, c’est « la meilleure harpiste du monde » nous dira Michel Legrand. Quel bel arrangement! Quelle prestation magnifique de cette harpiste de jazz ! Quels talents ! Mais tout le programme s’avère intéressant, chanté et ou joué, parfois en duo,  Michel et son fils, Michel et Alison : Nobody Knows, Between Yesterday and to morrow, I will say goodbye, I will wait for you, Le petit journal, Little Boy Lost, Dingo Lament, Dingo Rock, Fast food, Stop c’est du bop, La valse des lilas, Ray blues. Sans oublier les « extras », par exemple cette interprétation « tordue », échevelée et hilarante des Parapluies de Cherbourg, à la fin, juste avant la standing ovation bien méritée. Et comme il nous faut, nous aussi, terminer en musique, je propose un extrait du disque légendaire « Le Grand Jazz », concocté avec la complicité de Boris Vian et réalisé en 1958 à  New York avec les plus grands jazzmen américains de l’époque. Voici donc « The little Jitterbug Walz » de Fats Waller dans un arrangement et sous la direction de Michel Legrand avec  (excusez du peu) : Herbie Mann, flûte, Miles Davis, trompette, (il nous dira lors du concert : « J’ai fait mon premier disque avec lui, et lui a fait son dernier disque avec moi »), Phil Woods, alto sax, John Coltrane, tenor sax, Jerome Richardson, bariton sax, Betty Glamann, harpe, Eddie Costa, vibraphone, Bill Evans, piano (Legrand conduisait !), Barry Galbraith, guitare, Paul Chambers, bass, Kenny Dennis, drums. Vous ne trouvez pas que cet arrangement a déjà des airs de « Parapluie de Cherbourg », bien qu’il soit antérieur de quelques huit ans ? A écouter aussi une interview intéressante sur le site d’Europe 1. « Ca donne envie d’être compositeur » nous dit l’animateur !!

5 réflexions au sujet de « Jazz à  Pleyel avec Michel Legrand »

  1. J’étais dans la salle aussi ce soir là  ! Et je n’ai pas non plus résisté à  la tentation d’en parler sur la toile…
    Il est vrai que notre artiste se fait vieux, c’est indéniable, mais tout de même on lui pardonne volontiers ses improvisations qui finissent par se ressembler et son accent à  couper au couteau quand il parle en anglais.
    J’aime beaucoup comment vous retranscrivez le concert que nous avons vécu, rien ne manque, pas même quelques remarques et quelques citations.
    à‡a m’a fait plaisir de vous lire !

  2. intéressant ! Merci Nelly,

    ces vidéos (très courtes) nous montrent un Michel Legrand plein de projets, et qui adore la vie,
    Il dit avoir plusieurs comédies musicales " sur le feu" , qu’il doit terminer de composer !
    Il y a aussi deux autres vidéos associées, dont une, où¹ on le voit jouer et chanter avec son fils Benjamin (Legrand)

    (Au fait il compose dans sa tête, pas du tout "au piano")

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