Franz SCHUBERT par Jean-François Zygel

Castafiora, rédactrice invitée nous raconte aujourd’hui La leçon de Musique que donnait Jean-François Zygel au Chatelet, le 16 mai dernier sur Franz SCHUBERT, leçon soustitrée « Du sourire aux larmes ».
La question se pose : de Zygel, ou de Schubert, pour lequel a t-elle la plus grande admiration ? :-)

Une habituée de la Mairie du XX° arrondissement de Paris où Zygel donne ses « leçons » depuis 10 ans m’a offert un billet pour aller voir le Maître au Châtelet. C’est la première fois que je vais assister à une « leçon » dans un aussi grand espace : 2 000 places. J’appréhende !
J’y arrive avec une telle avance que je serai placée au quatrième rang sur la gauche, en face de JFZ (je le vois en entier, je vois ses mains sur le clavier, je ne risque pas de le perdre !).
Le Châtelet est plein, tellement plein que l’an prochain, on prévoit deux séances dans la journée ! Le public m’est familier : j’ai l’impression d’une grande fête de famille regroupant les cousins, les oncles et les tantes, les parents, les grands-parents….. tant nous avons l’habitude de nous retrouver pour voir notre cher, admiré, respecté, vénéré lutin : Jean-François Zygel.
Car tel un lutin, il se déplace sur scène avec la grâce, la légèreté, la sveltesse d’un danseur ou d’un mime. Avec ses belles mains de pianiste, il nous fait comprendre – pendant l’exécution d’un morceau (ou extrait de morceau) – en un langage de signes très personnel ce qu’il nous a expliqué avant que les musiciens jouent…. Et nous comprenons très bien.
Jean-François Zygel arrive donc sur scène et va nous éblouir pendant deux heures et demie !
« La musique de Schubert est expressive et prenante – elle est triste mais vous allez adorer ça ! » C’est une musique faite pour les intimes, les amis,….. il peut même n’y avoir que deux ou trois personnes….

Zygel se met au piano et joue des extraits d’impromptus : l’un semble avoir été écrit pour lui-même, l’autres évoque une musique tzigane, un autre exige une grande vélocité…..
« Schubert n’était pas joyeux. De nos jours, on lui donnerait du Prozac. Son Prozac à lui c’était la musique ».
Aussi, « entre 16 et 19 ans, il écrit le quart de son œuvre. Il compose avec une grande discipline : chaque jour à heures fixes, et, le soir, il fait de la musique entre amis » (cf les Schubertiades).
Zygel nous dit que Schubert n’était pas un virtuose (comme Chopin, Liszt, Paganini…) : il jouait du piano et du violon et ses partitions étaient vendues à des particuliers.
A 16 ans, son père le met à la porte car il ne voulait pas que son fils soit musicien et c’est à cette époque que sa mère meurt de la typhoïde. « Désespoir, sentiment d’abandon, culpabilité, toute sa vie, Schubert n’aura de cesse de se trouver une nouvelle famille chez ses amis et de courir après le paradis perdu de l’enfance. » (in Le Monde de la Musique de mai 2007 – article d’Olivier Bellamy).
Le Quatuor Ebène que Zygel affectionne particulièrement entre en scène avec Benjamin Berlioz, contrebassiste.

Quatuor Ebène : Pierre Colombet violon – Gabriel Le Magadure, violon –
Mathieu Herzog, alto – Raphaël Merlin, violoncelle
Et, à partir de la Première sonatine pour violon et piano en ré majeur, opus 137, D 384, Zygel va prendre pour soliste tour à tour chaque instrument (chacun des violons, l’alto, le violoncelle et la contrebasse).
L’extrait se terminera en une « jam » jazzy avec le contrebassiste déchaîné…… Benjamin Berlioz
« Schubert est à cheval entre le classicisme et le romantisme » ; « il est reconnaissable à la manière qu’il a de tricoter le majeur et le mineur ». A cet instant, le magicien Zygel explique une fois encore ce qui différencie le majeur du mineur dans la gamme, avec ce souci de tous les publics qui fait que nous l’aimons, nous les ignorants comme les musiciens chevronnés. Jamais Zygel ne se lasse, jamais il n’adopte un ton condescendant pour expliquer ce que les musiciens « éduqués » connaissent depuis leur plus jeune âge. « La tierce mineure et la sixte provoquent quelque chose d’inexplicable »….. et, après avoir donné quelques exemples, Zygel dira « c’est peut-être ça la signature de Schubert : ce mélange entre le majeur et le mineur met du soleil dans les larmes ». Je suis encore tout émue en citant cette belle phrase et, pour être plus en phase avec l’écriture de ce texte, j’écoute les « Chant des esprits sur les eaux » par le Chœur Accentus.
Les musiciens vont jouer des extraits de divers quatuors : La Jeune Fille et la Mort, Rosamund, Quintette à deux violoncelles (comme il n’y a qu’un violoncelle, la contrebasse fera le deuxième violoncelle), La Truite…….. pendant que Zygel mime chaque extrait avec sa grâce coutumière et esquisse quelques pas de danse….
« Quand on pense que le Scherzo veut dire « en s’amusant », eh bien, on ne s’amuse pas du tout dans celui de la Jeune Fille et la Mort. Et, au final, Schubert nous fait entrer dans un autre aspect du romantisme : le fantastique. »
Pourquoi la Jeune Fille et la Mort ?
Schubert prend le thème d’un lied. Au départ, la jeune fille défie la mort, « non, je suis trop jeune, je ne veux pas mourir…. » mais la Mort lui dit « viens, la mort est une consolation…. »
C’est là que Nora Gubisch entre en scène avec Laurent Alvaro.

Nora Gubisch et Laurent Alvaro
Nora, c’est une forte personnalité : une voix de mezzo-soprano riche, sombre, puissante, une diction parfaite de l’allemand, une tragédienne, une comédienne, une femme généreuse, avec une chevelure opulente, des pommettes hautes, un visage expressif, une présence !
Eh oui, j’ai eu (encore) la chance de chanter avec elle….. avec, non ! derrière elle, minuscule fourmi dans le pupitre des altos du Chœur d’Oratorio de Paris, aux premières loges pour voir, observer et passer un instant avec l’orchestre, Nora et un chef international (très vieux) – je ne me souviens plus qui … (faites apprendre le solfège à vos enfants, faites-les chanter dans des chœurs, des maîtrises, des ensembles… et ils connaîtront peut-être le bonheur de côtoyer des musiciens de cette trempe, de voyager, de s’initier à plusieurs langues étrangères, d’apprendre à vivre en communauté,… et peut-être… de devenir eux-mêmes musiciens).
Nora chante le début de la Jeune Fille et la Mort. Elle joue tour à tour la jeune fille et la Mort en timbrant différemment sa voix !
Puis Zygel fait jouer le rôle de la Mort au baryton Laurent Alvaro, encore un habitué des leçons, belle voix bien timbrée, jolis graves, medium de velours, un chanteur très à l’aise, connaissant la plupart des partitions par cœur.
En harmonie et en complicité avec sa partenaire, il incarne une Mort inquiétante et convaincante.
Puis, le Quatuor reprend le thème et en joue diverses variations.
Et c’est le tour du Roi des Aulnes, ce magnifique poème de Goethe que Schubert a mis en musique à l’âge de 18 ans : Un père chevauche avec son fils malade. L’enfant voit le roi des Aulnes qui représente la mort. Schubert reproduit l’ostinato de la peur, le galop du cheval et l’affolement du père. La main gauche du piano figure la bourrasque. Laurent Alvaro fait le père et Nora l’enfant alors que d’habitude, c’est le même soliste (baryton ou soprane) qui fait les deux rôles (cf la version très prisée de Dietrich Fischer-Dieskau qui est considéré comme Le Grand Spécialiste du Lied).
Puis Laurent Alvaro interprète un lied très curieux « Le double » : un homme qui voit son double se tordre de douleur (poème de Heine).
Il est coutume de faire un entracte au Châtelet, Zygel propose de le faire en musique et le quatuor joue un quintette (eh oui, le contrebassiste fait le deuxième violoncelle). C’est si beau que je ne peux m’empêcher de fermer les yeux. Je me récite encore une fois : « O temps, suspends ton vol » !
Je comprends pourquoi Zygel dit qu’il faut écouter cette musique seul, à deux ou à trois. C’est un pur moment de bonheur et je ré-ouvre les yeux pour voir Zygel mimer la musique : le premier violon distille une mélodie venue tout droit de l’au-delà et les autres l’accompagnent avec parfois des pizzicati…… quelques secondes de silence en suspension dans les airs…….
Nous passons à l’ultra connu Truite interprétée par Nora Gubisch. Zygel danse avant de « faire la truite » au piano avec son éternel sourire de musicien éternellement heureux de jouer, d’écouter, d’accompagner ses musiciens, de les suivre, de les encourager, de nous expliquer, de nous enchanter, pour notre plus grand plaisir. Ce merveilleux pédagogue exprime la joie en permanence ; rien n’est figé chez lui. Ses tourments, ses fatigues, il les garde pour lui.
Le lied a une origine populaire très marquée ; le texte est d’essence populaire. L’atmosphère est tragique, maléfique, et le destin frappe des gens simples comme des meuniers et des bergères.
Zygel nous propose un « medley » de lieder en nous demandant de faire attention à l’accompagnement. Schubert est le créateur du lied, même s’il y a eu quelques lieder composés avant lui.
Laurent Alvaro chante un passage du Voyage d’hiver, histoire étrange d’exil, d’errance. Schubert module beaucoup car il n’aime pas développer.
Enfin, Nora va interpréter le célébrissime Ave Maria, le tube des tubes.
A la Nouvelle Star (oh, vous ne connaissez peut-être pas la célèbre émission sur la 6), le célèbre jury de cette émission dirait que Nora « revisite » complètement cette scie que je ne peux plus supporter…. Je ne l’ai jamais entendu chanter ainsi avec tant d’affect, tant d’âme…. Le baryton, Laurent en est émerveillé et c’est beau de le voir contempler sa partenaire avec cet air admiratif qui n’est certes pas feint !
Ensuite, les musiciens jouent un fragment inachevé d’un mouvement lent en la bémol majeur que Zygel termine par une improvisation au piano (magistral, comme d’habitude) : il est le prolongement de Schubert, sa réincarnation….
Les chanteurs reviennent interpréter tour à tour le lied Mignon, histoire d’une petite fille amoureuse et malheureuse. Moralité de Zygel-le-philosophe : « on peut être seul à deux ou à plusieurs ».
Les chanteurs s’en vont.
Pause ……………
Zygel nous dit « vous avez remarqué que nous sommes filmés ? On nous a demandé de ne pas faire attention aux caméras qui tournent autour de nous en permanence, de faire comme si elles n’étaient pas là….. » Notre lutin jubile, il est nécessaire de remaquiller tout le monde car les peaux doivent briller. Deux jeunes esthéticiennes arrivent sur le plateau et pendant que l’une poudre Zygel qui fait des mines de chat gourmant, l’autre poudre les musiciens qui ont ordre de continuer à jouer (en souriant) tout en se laissant maquiller et épousseter.
Après tant d’émotions, le public se détend et rit.
Schubert va mourir à 31 ans. « Au début de 1823, il contracte la syphilis à une époque où la pénicilline n’existe pas encore. Les maux de tête, la fièvre, les suées nocturnes, la perte des cheveux sont désormais son quotidien. La maladie sonne la fin des espérances et des rêves de grandeur. A l’hôpital, il compose La Belle Meunière. Il songe aussi au suicide : Chaque nuit, je m’endors en espérant ne plus me réveiller et chaque matin me rappelle à la douleur du jour passé. » (in Le Monde de la Musique – article sur Schubert par Olivier Bellamy).
Avant de mourir, conscient de ses lacunes, il va prendre des leçons de contrepoint avec une professeure de musique qui donnera des cours à Bruckner !
Nous aborderons le fameux Trio n°2, rendu célèbre par le film Barry Lyndon et Zygel en profitera pour nous parler de l’importance des parties centrales dans chaque pièce de Schubert, parties centrales qui nous révèlent les soubassements de l’œuvre. Les musiciens jouent encore des extraits de la Symphonie inachevée, de plusieurs « Ländlers » (sortes de valses populaires), et encore de la Truite,
Mais Zygel n’a pas envie de terminer sur un air trop gai alors, il nous joue un des Impromptus les plus tristes de Schubert qui explique pourquoi cette musique nous élève nous-mêmes et pourquoi elle nous console.
Dans Schubert, « il y a la tristesse et la consolation, le populaire et la sophistication, et quelque chose que je ne peux expliquer ».
Et c’est là que ma gorge se noue et que les larmes me viennent aux yeux. Larmes de nostalgie, larmes de bonheur, larmes pour ces heures inoubliables avec un « maître » incomparable, larmes pour un musicien qui – après avoir été chassé pour la deuxième fois par son père –« va commencer une vie d’errance et de bohème, celle du Wanderer (le voyageur). Il ne sera pas pauvre, il vivra de sa plume, mais tout son argent passera dans les cafés où il promènera son corps de bolet (ses amis l’appellent « Schwammerl » : petit champignon) et sa mise sera peu soignée ». (d’après l’article du Monde de la Musique – Olivier Bellamy).
Je reste éternellement reconnaissante à cette dame qui m’a offert son billet car elle ne pouvait pas se rendre au Châtelet ce jour-là. Merci à Olivier Bellamy d’avoir écrit ce long et bel article dans le Monde de la Musique de ce joli moi de mai 2007. Je l’ai cité plusieurs fois.
Et enfin, merci à Jean-Louis Foucart de me permettre de partager ce grand moment avec vous.