Trop d’humains?

Vision réaliste ou seulement pessimiste? Voici un article de la revue « Automates intelligents » qui fait froid dans le dos.
par Jean-Paul Baquiast – 05/11/2011
—La croissance démographique, même ralentie, est inéluctable. Faut il
faire silence sur les difficultés qu’elle provoquera ?

Les médias mondiaux ont célébré symboliquement le 31 octobre 2011 la
naissance du sept milliardième terrien. Aux incertitudes de la
statistique démographique près, qui sont considérables (quelques
dizaines voire quelques centaines de millions d’individus en plus ou en
moins) cette naissance aurait eu lieu dans un des pays où la densité
est la plus forte, Inde ou Indonésie. A cette occasion ont été
rappelées deux estimations importantes, provenant de l’ONU (United
Nations Population Division). La croissance démographique, bien que se
ralentissant, le fait moins vite que prévue. Ceci conduirait à une
population mondiale d’au moins 10 milliards vers 2050. Le continent
africain ressentirait bien moins que les autres les effets du
ralentissement – que l’on désigne par le terme de transition
démographique – si bien que la population y atteindrait 2,5 milliards à
cette date, sinon davantage.

Nous n’allons pas présenter et moins encore discuter ces chiffres ici.
A qui n’est pas un démographe professionnel, les sources recensées par
Wikipedia, référencées ci-dessous, suffisent largement pour ce faire.
Nous voudrions plutôt nous interroger sur les conséquences susceptibles
d’en être tirées en termes de prospective sur l’avenir du monde, celui
de la Terre- écosystème en général, et celui de l’humanité au sein de
celle-ci.

Ces questions devraient être au coeur des préoccupations de ceux qui
évoquent, à titre officiel ou bénévolement, la gouvernance mondiale –
plus précisément les mesures susceptibles d’être adoptées par les
gouvernements, soit de leur propre chef, soit à l’instigation des
organisations internationales, ONU, FAO, OMS, notamment pour prévenir
les difficultés à venir. Or on vient de constater que le dernier G20,
bien que n’étant pas officiellement une organisation
intergouvernementale, s’est borné à évoquer les spéculations sur les
matières premières agricoles, sans proposer d’ailleurs aucune mesure
susceptible d’empêcher leurs effets aggravants.

Les données actuelles, tant de la démographie que de l’économie et de
la géopolitique, paraissent claires. Certes, un grand nombre
d’arguments sont couramment évoqués pour atténuer le sens susceptible
de leur être donné. Nous y reviendrons. Mais globalement, les chiffres
mettant en relation la population et les ressources montrent
qu’aujourd’hui, les 7 milliards d’humains sont déjà trop nombreux pour
les ressources disponibles. Un à deux milliards d’humains vivent en
dessous du seuil de pauvreté défini par l’équivalent d’un dollar par
jour. Cinq cent millions sont en état de famine chronique ou aiguë.

Certes les ressources, notamment agricoles, pourraient être d’une part
augmentées, d’autre part mieux réparties. Mais l’augmentation
supposerait des investissements considérables pouvant se traduire par
la destruction des derniers milieux naturels. Quant à une meilleure
répartition, elle supposerait que les habitants des pays riches
acceptent de transférer vers les pays pauvres une grande partie des
ressources qu’ils consomment. En pratique, c’est-à-dire au delà du
discours, aucune de ces deux solutions n’a de chance d’être envisagée.

Sur le demi-siècle à venir, les perspectives ne devraient que
s’aggraver. On ne perçoit pas, compte tenu, des connaissances
actuelles, de progrès scientifique ou technique envisageable, tout au
moins à l’échelle permettant de nourrir 10 à 12 milliards d’hommes. Les
solutions étudiées en laboratoire peuvent être théoriquement
séduisantes. Mais leur mise en œuvre au plan de continents entiers ne
serait pas faisable dans des délais et à des coûts acceptables. Par
ailleurs, compte tenu d’une raréfaction croissante des ressources et
des peurs qu’elle suscitera, on peut douter que les mesures faisant
appel au partage se mettent en place plus spontanément à l’avenir
qu’aujourd’hui. Si partage il y a, il se fera par la contrainte,
c’est-à-dire par la guerre et la conquête.

— Diminuer les effectifs ?

Une conclusion brutale devrait donc être tirée des considérations qui
précèdent. Sans renoncer évidemment à l’augmentation de la production
vivrière et aux transferts des pays riches vers les pays pauvres, il
faudrait impérativement limiter la croissance de la population voire
dès maintenant en diminuer les effectifs. Mais comment procéder ? En
théorie, même dans les pays qui n’assurent plus le renouvellement de
leurs générations, comme l’Allemagne et la Russie, il devrait encore
être possible de diminuer les naissances sans que la société ne
s’effondre. Pendant un demi siècle cela se traduirait par une pyramide
des âges déséquilibrée, avec un taux excessif de personnes âgées, mais
à terme un équilibre se rétablirait, le nombre des productifs, même
réduit, deviendrait suffisant, compte tenu notamment des progrès de
productivité, pour entretenir la société.

Mais de telles mesures, comme l’a montré la politique courageuse de la
Chine dite de l’enfant unique, sont très difficiles à appliquer et
finissent par être détournées. De plus, beaucoup de sociétés sont
confrontées à une surnatalité bien supérieure à celle de la Chine et
seront encore moins qu’elle capables d’assurer une stabilisation sinon
une réduction des naissances.

On doit mentionner aussi en ce domaine le poids des convictions
politiques ou religieuses pour qui une forte natalité, une densité
élevée de jeunes facilement mobilisables, reste une source de puissance
au profit des pays qui en jouissent. Par conséquent la plupart des
mesures visant à limiter les naissances sont refusées. C’est au
contraire le vieux principe du « Croissez et multipliez-vous » qui
continue à s’appliquer, quelles qu’en soient les conséquences sur les
écosystèmes et sur la survie de l’humanité.

— Faire silence

La tradition nataliste, renforcée par des impératifs religieux, est si
ancrée dans le monde que, même en Europe, il semble difficile d’évoquer
sereinement les données que nous venons de rappeler ci-dessus. Une
série d’arguments différents sont présentés pour affirmer que le
problème que nous venons de résumer, soit ne se pose pas, soit doit
être passé sous silence. Les uns sont scientifiques ou se donnent une
apparence de scientificité. Les autres relèvent du domaine moral,
parfois d’une agressivité mal dissimulée.

Le plus convaincant en apparence des arguments scientifiques est celui
dit du précédent. Selon cet argument, il y a deux siècles, Malthus
prédisait déjà l’insuffisance des ressources face au développement de
la population. Or l’histoire l’a démenti. Il ne faudrait pas refaire
l’erreur du célèbre économiste. Mais ce raisonnement ne tient pas. Il
faut au contraire rappeler que nous ne sommes plus au temps de Malthus.
Autrement dit, aucun événement encore insoupçonné ou insoupçonnable
aujourd’hui ne viendra desserrer l’écart qui se resserre entre la
croissance démographique et celle de la production.

Espérer qu’une solution salvatrice apparaisse relève de la croyance au
miracle. Au contraire, tous les indices disponibles font craindre le
pire: c’est-à-dire que des facteurs aujourd’hui encore marginaux
s’aggravent subitement. L’éventualité la plus probable serait à cet
égard une accélération en chaîne du réchauffement climatique et de ses
diverses conséquences destructrices.

Les arguments de type moraux conduisant à ne pas évoquer les
conséquences de la croissance démographique sont bien plus acceptables
et populaires. Ils séduisent un nombre considérable de personnes, quels
que soient les niveaux de vie, les appartenances culturelles, les
convictions philosophiques ou religieuses. Le plus convaincant de ces
arguments est qu’il faut préférer un déni de réalité (refuser
d’admettre que la croissance démographique pose de graves problèmes) à
un réalisme pouvant conduire à opposer les humains les uns aux autres.
Selon cette position, à supposer que l’on ne puisse rien faire pour
éviter des conflits et catastrophes futures découlant de la
surpopulation, il vaut mieux ne pas en parler. Ceci éviterait un risque
immédiat tout aussi grand, tel que dresser les riches contre les
pauvres ou les Blancs contre les Noirs. Il sera bien temps de prendre
des mesures difficiles, se traduisant inévitablement par des
affrontements, lorsque l’urgence l’imposera. Pourquoi sinon ne pas
commencer par tuer tous les aïeuls ?

— L’empathie

Dans une vision optimiste de la politique, on pourrait attribuer à une
empathie à l’égard des plus pauvres ce refus d’accepter ce qu’un
minimum d’esprit scientifique présente comme une évidence. L’empathie
(c’est-à-dire la capacité de souffrir avec) semble quasiment inscrite
dans les gènes, comme d’ailleurs son opposé, la défense forcenée des
territoires et des privilèges. Il faut empêcher, dans un souci
d’ailleurs égoïste de paix civile, que puisse se réveiller cette
dernière au détriment de la première. A tous égards, mieux vaut
l’empathie – même si elle reste gratuite, c’est-à-dire dans le cas
abordé ici n’entraînant aucune augmentation significative des aides au
tiers-monde.

Il est certain qu’une image comme celle ci-dessus peut être porteuse de
deux sens au moins: l’attendrissement devant une petite famille bien
innocente et l’exaspération à constater comment certaines sociétés,
incapables d’assurer un minimum de contrôle des naissances, continuent
à entraîner le monde dans la catastrophe démographique.

Chez ceux qui laisseront parler l’exaspération se réveilleront le
racisme et le refus de l’étranger latent chez chacun d’entre nous. Il
en découlera des conséquences immédiates plus graves que les
conséquences différées d’un trop plein de populations africaines ou
asiatiques. Mieux vaut alors censurer l’image et, en tous cas, faire le
silence sur les problèmes de gouvernance mondiale globale qu’elle
suggère. Nous ne la publions pour notre part ici qu’au terme d’une
discussion proposée au lecteur, discussion qui serait susceptible
d’atténuer ses effets négatifs, plutôt qu’en tête d’article, avant
toute considération émolliente.

Que faire alors ? Etudier ou ne pas étudier la croissance démographique
et ses conséquences. Si l’on pense que des déterminismes profonds
pilotent l’évolution de ce que nous appelons l’anthroptechnocène, mieux
vaut, plutôt que se taire, étudier et discuter problèmes et remèdes
possibles, tels du moins qu’ils apparaissent ici et maintenant, hic et
nunc. Les capacités du système cognitif réparti que constituent les
humains et leurs machines devraient s’en trouver accrues. Mais croire
que le sort du monde en sera changé serait faire preuve d’un étrange
optimisme.

—- Note
Sur ce dernier point, on pourra se référer à l’article « Débat sciences
et citoyens », [Rubrique Sciences, technologie et politique, dans ce
même numéro].

— Sources Wkipedia
– Population mondiale :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale#Prospective_d.C3.A9mogr
aphique_mondiale
– Prospective démographique :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Prospective_démographique

© Automates Intelligent

2 réflexions au sujet de « Trop d’humains? »

  1. La prospective démographique me semble être un exercice difficile : il suffit de se souvenir du Club des Sages (démographes) de Rome qui avait prédit, à court terme, une croissance exponentielle, catastrophique, de l’humanité (dans les années 1960, sauf erreur…). En cinquante ans le nombre des humains s’est fortement accru, mais pas dans les proportions prévues. La production des ressources s’est développée plus que proportionnellement ce qui correspond globalement à une amélioration du niveau de la vie matérielle et en particulier à un recul de la faim, le cas de l’Afrique devant être traité à part. Les démographes actuels semblent être d’avis que les ressources terrestres deviendraient problématiques au-delà de 10 milliards d’humains. Il est sans doute difficile d’évaluer les ressources productibles dans le futur, car il y en a vraisemblablement de nombreuses que nous ne connaissons pas encore, et en particulier dans le domaine alimentaire. Quelle était l’importance de la pomme de terre, avant Parmentier ? Il convient donc d’être prudents en avançant les chiffres.

    L’inquiétude justifiée semble bien provenir du continent africain. La population actuelle d’un milliard passerait à deux milliards et demi dans cette prospective. Or la pauvreté et l’insuffisance alimentaire dont souffre la majorité des Africains ont des causes diverses qui ne peuvent être éradiquées à moyenne échéance (quelques décénnies). En incluant la responsabilité des pays industrialisés dans l’exploitation des richesses, les causes sont structurelles, culturelles, religieuses, avec pour conséquence désastreuse la difficulté d’organiser ces sociétés de telle façon à les rendre capables de faire face aux problèmes. Or les bases structurelles, culturelles, religieuses sont caractérisées par la lenteur de leur évolution, quand évolution il y a…Dans plusieurs états africains, on assiste plutôt à une régression, de ce point de vue, et les perspectives sont mauvaises. Quant aux espoirs de limitation des naissances, ils sont illusoires.

  2. Oui, tout cela est très juste. On suppose notamment que plus de la moitié des plantes qui entreront dans l’alimentation de demain et bon nombre de futurs médicaments se trouvent dans la forêt tropicale, amazonienne notamment. C’est la raison pour laquelle de nombreux laboratoires recherchent là-bas des molécules thérapeutiques et des principes actifs contenus dans des plantes, insectes et autres animaux encore inconnus, à condition que les grandes compagnies forestières qui dévastent cet écosystème richissime ne l’aient pas anéanti avant qu’on puisse découvrir de quoi sauver l’humanité de la famine ou des futures pandémies.
    Concernant l’évolution lente des systèmes socio-culturels qui est un frein au progrès, de nombreux évènements, plus ou moins récents, prouvent que rien n’est définitivement acquis et qu’une marche arrière est toujours possible. Ainsi, dans les années 1970, l’Afghanistan était cité comme exemple, pour sa société moderne, ouverte à l’émancipation des femmes. La Hongrie, qui veint de renouer officiellement avec le fascisme nous montre qu’en Europe, nous ne sommes pas plus à l’abri de ces phénomènes régressifs qu’ailleurs. Il semble qu’à ce sujet, l’UE ait été aussi efficace à prévenir l’instauration d’une dictature fasciste en Hongrie que la SDF de jadis en Allemagne. L’histoire ne se répète pas ; elle a seulement une facheuse tendance à bagayer.
    Y.R.

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