Jane Rhodes (1929-2011)

« Une Carmen à la Goya, noir et or » digne héritière d’Emma Calvé
La plus fameuse Carmen du XXème siècle vient de s’éteindre le 7 mai dernier à son domicile de Neuilly-sur-Seine. La photographie ci-contre la montre dans le rôle titre de la célèbre bohémienne sévillane de Bizet, échevelée et sensuelle, image nouvelle pour une époque encore marquée par un folklorisme de pacotille hérité du siècle précédent. Dirigée par Roberto Benzi qui fut un enfant prodige de la direction d’orchestre et devint ensuite son époux, cette production de 1959 du plus célèbre opéra de Bizet, mise en scène par Raymond Rouleau, fit date dans l’histoire de l’opéra.
En effet, Raymond Rouleau trouva dans la superbe mezzo- soprano française de trente ans une voix exceptionnelle, aux graves puissants et aux aigus de soprano dramatique et aussi un physique idéal, doublé d’un tempérament de comédienne auquel seul celui de Maria Callas pouvait être comparé, dans un registre assez différent il est vrai. La diva italo-américaine rêvait d’incarner ce rôle sur scène mais s’interdit toujours de le faire, nous laissant toutefois un enregistrement mythique (1963), sous la direction du jeune Georges Prêtre.
Mais c’est Jane Rhodes qui incarna le rêve de Callas sur scène dans la production de 1959 : une Carmen échevelée au vêtement épuré, sans bijou et autres accessoires qui encombrait ses devancières dans ce que l’on considérait jadis comme une espagnolade exotique mais sulfureuse. Il est vrai que Jane Rhodes avait étudié le théâtre avec le comédien Pierre Renoir, frère du célèbre réalisateur et tous deux fils du peintre impressionniste, parallèlement à ses études de chant au Conservatoire de Paris, dans la classe de Mathilde Watto.


Emma Calvé dans le rôle de Carmen (1894)

Jane Rhodes et Raymond Rouleau se rappelèrent vraisemblablement le rôle que joua la soprano française Emma Calvé (1858-1942) qui, faisant fi des règles de bienséance de son temps, donna une interprétation sensuelle et réaliste de la bohémienne de Bizet. Elle mis l’accent sur la séductrice et femme fatale mais elle aussi prise dans l’engrenage d’une fatalité qu’elle voulut déjouer à ses dépens, celle de deux mondes cohabitant mais s’ignorant superbement, la société nomade des bohémiens et une Espagne scintillante et inquiétante à la fois, vision quelque peu française de Prosper Mérimée dont la nouvelle (1845-1847) fut adaptée par Bizet. Emma Calvé scandalisa le dramaturge anglais George Bernard Shaw qui la vit chanter Carmen à Paris en 1894. Jane Rhodes subjugua Léonard Bernstein qui la dirigea, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de New-York dans une version télévisée de la production parisienne, The drama of Carmen. Ce téléfilm produit et diffusé par la chaine américaine CBS obtint le Grand Prix Mondial de la Télévision en 1962.

Une Carmen interprète inoubliable de Thomas et Poulenc

Mais Jane Rhodes ne fut pas, comme Emma Calvé, la prestigieuse prisonnière d’un seul rôle. Elle triompha dans les années 1950-1970 dans un répertoire aussi large qu’exigeant : Mignon, célèbre rôle travesti de l’opéra d’Ambroise Thomas, Tosca de Giacomo Puccini, Salomé de Richard Strauss et Le Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi au festival d’Aix-en-Provence (1961) et aussi La Voix Humaine de Francis Poulenc. Elle fut également une Belle Hélène fameuse, honorant l’opérette d’Offenbach avec le même professionnalisme que les grands opéras du répertoire, tout comme sa compatriote Mady Mesplé. Jane Rhodes savait en effet affronter des œuvres difficiles avec brio. Elle se fit remarquer dès 1957 en enregistrant le rôle de Renata dans l’Ange de Feu de Sergueï Prokofiev, sous la direction de Charles Bruck, enregistrement couronné de deux grands prix du disque et qui lui valut d’être embauché par l’Opéra de Paris et le Festival d’Aix, prélude à la carrière que l’on sait.

Jane Rhodes dans un extrait du Couronnement de Poppée de Monteverdi :

Jane Rhodes dans un extrait de La Voix Humaine de Francis Poulenc :

Enfin, la célèbre aria de l’opéra d’Ambroise Thomas Mignon « Connais-tu le pays… » :

Jane Rhodes participa à la vulgarisation de l’opéra, via la télévision, dans les années 1960-1970, attitude courageuse en un temps où un certain élitisme de chapelle régnait encore dans le monde opératique français.
« Une voix de bronze » dans un corps de déesse, comme le soulignait la critique qui l’avait surnommée « la Bardot de l’opéra », vient de nous quitter, avec discrétion et tact… Tout ce qu’elle fit honora le chant. Ne l’oublions donc pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *