Stravinski / Xenakis à  la Cité de la Musique

Beau concert à  la Cité de la Musique jeudi dernier 23/10, dans le cadre du cycle Stravinski / Xenakis, que nous raconte Arthur.

Le jeune François-Xavier Roth aux manettes de l’Ensemble Intercontemporain, pour la présentation de plusieurs piêces, et une œuvre pour violoncelle solo à  laquelle s’est courageusement attaqué Pierre Strauch. L’Intercontemporain impressionnant d’aisance et de précision comme d’habitude. Je les avais vus il y a un mois dirigés par leur directrice musicale Susanna Mà¤lkki (elle aussi jeune et par ailleurs violoncelliste) et je suis décidément de plus en plus enthousiasmé par leur jeu, leur mise en scêne des œuvres souvent inventive et toujours três sobre, leur simplicité-professionnelle-et-sensible « en un mot ».
Donc Stravinski et Xenakis : Un couplage assez curieux, joli sur le papier, mais le contraste entre les œuvres de ces deux personnages est tout de même três important, surtout avec la programmation de ce soir, qui comportait des piêces plutôt légêres côté russe, et des piêces assez fortes voire poignantes côté grec (Xenakis fait quand-même rarement des piêces drôles). Des œuvres courtes ou três courtes au programme, avec notamment les Huit Miniatures Instrumentales de Stravinski, pour 15 instruments. Il s’agit de l’orchestration (par l’auteur) d’une petite série de piêces pédagogiques pour piano, avec peu de notes (partition disponible sous le nom « Les Cinq Doigts – Huit morceaux faciles pour piano solo »). L’ensemble est léger, enlevé et m’a fait un peu penser à  Pulcinella.
Le Concertino pour 12 instruments, également agréable, peut-être un peu plus anecdotique (je sais ; qui suis-je pour le dire ?). C’est en tout cas une autre retranscription, la premiêre version ayant été écrite pour quatuor à  cordes. La partie de violon est nettement concertante. Chapeau bas à  Diego Tosi ; encore un jeunot remarquable (il m’a bien semblé entendre toute une partie en triples cordes qui me semblaient un rien éprouvantes, mais ça reste à  vérifier sur partition). A écouter ici :
http://www.deezer.com/fr/music/home#music/result/all/stravinsky%20concertino Au passage, pour entendre des œuvres de tous genres, gratuitement et légalement sur Internet, Deezer.com est três intéressant.
Enfin le Concerto en mi bémol « Dumbarton Oaks », œuvre que j’ai trouvée vraiment intéressante, três dynamique et dont l’intérêt repose notamment d’aprês moi sur sa structure rythmique assez « coton ». A écouter ici :
http://www.deezer.com/fr/music/home#music/result/all/stravinsky%20dumbarton

Côté grec, la programmation était la suivante : Plekto, pour Piano, Violon, Violoncelle, Flà»te, Clarinette en Si bémol, percussion (je les cite de gauche à  droite sur scêne). Un parti pris étrange, avec une sorte de combat piano-percu (à  celui qui cassera le plus de cordes ou crêvera le plus de peaux 😉 et les autres instruments qui semblent vivre leur vie à  part avec une partition beaucoup plus mélodique. J’avoue être resté un peu perplexe. « Tours, détours et enchevêtrements complexes des lignes » dit la notice, Plekto venant du grec qui signifie « tresser ». Voila c’est dit.
Nomos Alpha, pour violoncelle solo. Madre de Dios ! « Plus bruyante que du Lachenmann » écrit un confrêre auditeur-bloggeur-commentateur. Je ne sais pas si on peut dire ça comme ça, mais il est vrai que durant les 12 minutes de l’œuvre, je pense n’avoir entendu qu’un seul son « classique » du violoncelle ; en l’occurrence une corde à  vide jouée forte et violemment interrompue par un vigoureux coup de paume sur le manche. Non mais ! Beaucoup d’expérimentations sonores, rafales de pizz, déluges de glissandi, désaccordage de la corde grave (pour obtenir un son três grincé et três grave), puis ré-accordage et ainsi de suite au moins 5 ou 6 fois, passage tout en harmoniques, un vrai marathon. Pierre Strauch semblait manquer de bras et de mains, mais tout ça était remarquable. Longue ovation, bien méritée. Je n’ai pas trouvé de vidéo pour Nomos Alpha, et c’est bien dommage. Vous pouvez néanmoins entendre l’œuvre à
http://www.deezer.com/fr/music/home#music/result/all/nomos%20alpha (version de Pierre Strauch justement). Voici la premiêre page de la partition, sur le site: www.iannis-xenakis.org (Note de Jean-Armand : il faudra que Jean-Louis me dise comment on précise la dimension d’une image sur le blog) Noter l’écriture avec une portée par corde jouée. Plusieurs passages sont joués en glissando, avec une différence micro-tonale (moins d’un quart de ton) entre les deux cordes, et même des fluctuations de ces différences ; en d’autres termes, dans le glissando, les deux doigts ne se déplacent pas à  la même vitesse. Vous verrez la note n°7 sous la partition ; le nombre de battements par seconde est indiqué (tortionnaire !), par exemple fin du systême 2. Le pizz. glissando est également pas mal utilisé (abrégé pizz-gl.)

Enfin Eonta, pour piano et cuivres (2 trompettes et 3 trombones). Je pense l’avoir déjà  dit, mais quand-même : Madre de Dios ! 2 rangées de 5 siêges (une horizontale au fond de la scêne, une autre en diagonale au centre et à  droite du piano), le piano à  gauche. Le début de la piêce est au piano ; partition totalement épileptique, d’une grande virtuosité. Puis les 5 cuivres (installés sur les siêges du fond) entrent en action. Ils jouent debout en tournant doucement sur eux-mêmes. L’idée peut paraître simple, idiote, voire digne de l’Arthur moyen, l’effet de spatialisation et de changement de nuances obtenu n’en est pas moins superbe. Au cours de la piêce, les cuivres utiliseront également le piano comme caisse de résonance (là  aussi, três bel effet), puis iront s’installer sur les autres siêges (avec utilisation de sourdines pour renforcer encore la perception de nouveaux timbres). Ils finiront par retourner sur la rangée de siêges du fond, non sans avoir à  nouveau fait vibrer le piano de toute sa carcasse (l’auteur n’a pas jugé bon de les faire jouer autour du pianiste lui-même, vu les nuances je pense que c’est plus prudent ). Les trombones exploitent bien entendu leurs possibilités de glissandi, voire micro-glissandi, avec de superbes effets lorsqu’ils se désynchronisent rythmiquement. A propos de cette œuvre, il est précisé que pour la création, Boulez avait doublé les effectifs de cuivre, afin de leur permettre de souffler (au sens figuré), car il estimait qu’il y avait des limites à  la fatigue des lêvres, et que la partition était injouable en l’état. Les solistes de l’EIC ont montré que non, et ont été récompensés par une longue ovation de leur belle performance. Sur la partition je ne sais pas trop quoi dire, s’agissant de musique stochastique il nous faudrait parler algorithmes, équations et autres objets mathématiques qui sont largement au-delà  du propos de ce modeste compte-rendu. En voici la premiêre page, qui présente des exemples d’écriture des glissandi de trombone : Pour voir et écouter Eonta : Premier, deuxiême et troisiême mouvements, dans l’ordre :

A bientôt à  tous — Arthur

3 réflexions au sujet de « Stravinski / Xenakis à  la Cité de la Musique »

  1. Merci à  jean-Armand, et surtout à  Arthur qui nous fait le privilège d’un nouveau compte rendu très intéressant et instructif d’un concert de musique contemporaine.
    On en apprend plus sur Xenakis que dans bien des livres, avec ce CR et les vidéos qui nous sont proposées (vive internet!)
    PS : Pas de problème, JAM, j’ai fait quelques adaptations de mise en page, mais j’ai gardé les images, compris celle de la partition en vrai grandeur, même si son format dépasse : on ne saurait s’abstraire de cette partition détaillée, absolument incroyable (je plains les interprètes !!!)
    Et puis les abonnés au blog qui reçoivent les billets par mail le voient in extenso, et sans brouillage.
    Encore merci !

  2. merci Arthur pour ce compte rendu fort intéressant, les partitions de Xenakis, superbes, sont aussi celles de l’architecte qu’il fut…( que ces grands formats débordent du blog…tant mieux )

    "Les micros intervalles" et "les doigts" ( d’une même main) qui ne se déplacent pas à  la même vitesse , fichtre ça tient de l’extrême virtuosité ou alors un tout petit peu de l’aléatoire ( ?) .
    encore merci pour cet exposé riche et tellement vivant !

  3. Merci pour vos commentaires élogieux. Concernant la démarche mathématico-architecturo-acoustico-composiotionnelle de Xenakis, j’ai trouvé à  brahms.ircam.fr/works/wor… le texte suivant. A méditer (mais je ne fournis pas le paracétamol):

    Dans le but d’imposer un ordre logique à  l’agencement des sons, Xenakis s’était appuyé jusqu’au début des années 1970 sur trois théories mathématiques : la théorie des probabilités, la théorie mathématique des jeux et la théorie des ensembles (ou des groupes). De ces lois structurantes naquirent les musiques stochastique, stratégique et symbolique. Sans conteste, Nomos alpha est certainement la pièce la plus représentative de la musique dite «symbolique» de Iannis Xenakis.

    Dans une seconde pièce plus tardive pour violoncelle seul (Kottos, 1977) le compositeur continuera l’exploration du potentiel sonore enfoui dans l’à¢me de cet instrument en recommandant par exemple de «s’abstenir de belles sonorités». Ce foisonnement d’effets est en outre inclus dans une forme basée sur la théorie des ensembles. Le compositeur s’en explique en début de partition :«Nomos alpha possède une architecture hors-temps fondée sur la théorie des groupes de transformations. Il y est fait usage de la théorie des cribles, théorie qui annexe les congruences modulo z et qui est issue d’une axiomatique de la structure universelle de la musique. Cette œuvre veut rendre hommage aux impérissables travaux d’Aristoxène de Tarente, musicien, philosophe et mathématicien fondateur de la Théorie de la Musique, d’Evariste Galois, mathématicien fondateur de la Théorie des Groupes et de Felix Klein, son digne successeur.»

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