Un jeune centenaire et grand compositeur, Elliott Carter


Pourquoi la fameuse machine à  remonter le temps n’est-elle pas encore inventée? Voilà  bien la question que je me posais ce matin là , en tournant nerveusement les pages d’une gigantesque partition. J’aurais pu ainsi le rencontrer au début du XXe siêcle, cet illustre compositeur dont j’admirais tant les œuvres, car il avait étudié la composition à  Paris, à  l’ Ecole Normale de musique, dans les années trente, auprês de Nadia Boulanger ! Et pourtant, lorsque je réalisais qu’en ce début du XXIe siêcle il était bien là , résidant à  New-York, compositeur prolixe et alerte, la chance m’a souri : Quand j’ai voulu, aussitôt lui signifier mon admiration et le presser de questions musicales dans une lettre envoyée à  New-York comme une bouteille à  la mer, il m’a répondu si aimablement que ses réponses, rehaussées de sa généreuse et impérieuse signature, resteront pour moi un véritable trophée, en bonne musicologue-musicophage que je suis ! Qui est ce grand musicien et compositeur américain, auteur de l’ultime opéra composé au XXe siêcle, intitulé What Next ?, achevé et créé en 1999 ? C’est Elliott Carter, bien sûr , dont on fêtera prochainement le 100e anniversaire à  New York!

Né en 1908, auteur d’une œuvre musicale considérable, comprenant presque tous les genres musicaux, il rencontre les musiciens les plus marquants du siêcle: Charles Ives, Edgar Varêse, Aaron Copland, Walter Piston, Igor Stravinsky, Nadia Boulanger, Darius Milhaud. Interprété dans le monde entier par de nombreux artistes de renom et les orchestres les plus prestigieux, il compte parmi eux nombre de dédicataires. Son abondante discographie en témoigne.

Mais qu’ y a t-il donc de si original dans le langage musical d’ Elliott Carter? En voici quelques points essentiels :

  • La relation incroyable qu’il ose entretenir avec « le temps », (par exemple, oser prendre le temps de réfléchir au temps, et de le sacrifier à  la composition…pour établir minutieusement les arcanes d’un nouveau langage).
  • l’exigence à  toute épreuve dans l’élaboration de ce langage.
  • un appétit de composer et dans tous les genres possibles (un seul opéra toutefois, et pas (encore) d’œuvres religieuses).
  • le renouvellement incessant de sa pensée créatrice et de ses procédés d’écriture.
  • le syncrétisme de sa musique, à  partir de techniques musicales européennes et américaines même si l’expression est un peu trop réductrice …

Igor Stravinsky avait ouvertement admiré son double concerto (de 1961 – pour clavecin, piano et deux orchestres de chambre) !
Stravinsky et Elliott Carter

Quelques éléments de son langage : Elliott Carter prit conscience que:
 » l’aspect intéressant par excellence dans la musique était le temps- la façon dont il s’écoule ». Pour lui les éléments musicaux constituaient « les étapes transitoires d’une formation temporelle à  une autre » et non les éléments statiques.
(cf. Max Noubel, Elliott Carter ou le temps fertile, Contrechamps, Genève, 2000).

Esprit de grande rigueur, il établit des structures très complexes, à  partir d’éléments techniques et musicaux nouveaux , tels:

  • les polyrythmes,
  • les modulations rythmiques
  • le traitement des timbres
  • l’abandon de tout système, autant du système tonal que des systêmes sériels,
  • la distance prise aussi avec les métriques classiques autant qu’avec les musiques aléatoires et du hasard
  • Ses recherches pointues menées sur « les hauteurs relatives »,
  • La notion nouvelle d’ « accords cartériens » : c’est un ensemble de notes émises de façon harmonique, simultanée ou bien successive, utilisant tous les demi-tons , les intervalles sont notés avec les chiffres 0 à  11, chaque note correspondant à  un chiffre de la gamme).
  • L’ organisation temporelle de la musique est repensée dans son flux, sa continuité, ses modulations, son rythme, sa structure, sa métrique.
  • C’est encore le « temps », point central de toute sa pensée de créateur, qui est pensé à  plus grande échelle dans l’œuvre entiêre .

Ainsi dans le premier quatuor à  cordes (1950-51):on trouve des centaines de changements de tempo, avec des « interconnexions». Les quatre musiciens jouent à  des vitesses différentes. Carter le dit lui-même, la question à  résoudre dans l’écriture de ce quatuor était de « savoir isoler chaque instruments des autres » La piêce symphonique, A Celebration of Some 100 x 150 notes , destinée à  un ensemble orchestral important, et écrite pour le Houston symphony orchestra, pour fêter le 150 e anniversaire du Texas, est minutieusement pensée : 150 comme les 150 années à  fêter !
150 comme les 150 mesures de la partition !
150 enfin, comme la vitesse métronomique fixée à  150 ! La pièce qui fait partie d’un triptyque (Three occasions) est assez courte ( trois minutes et 32 secondes ) mais c’est un festival de couleurs et d’énergie où¹ le rythme ( bâti sur un polyrythme particulier) ainsi que les phrases mélodiques sont proclamées par les fanfares et ponctuent un discours animé et très contrasté de l’orchestre. Chaque phrase-fanfare énoncée est bâtie sur sur un intervalle différent compris dans l’octave.

Une caractéristique importante du langage de Carter : le souci du détail ! Rigoureux, précis, soucieux des microcosmes pour mieux maîtriser les macrocosmes, Carter pense chaque détail de ses œuvres, telle nuance devant être écrite pour tel instrument en considérant son caractêre propre, son rôle et son poids dans l’orchestre, travaillant sur des grandes formes, il y inscrit tel silence infime, signifiant une respiration quasi naturelle…Chacune des notes qu’il écrit sur sa partition y tient une place particuliêre. Il rappelle volontiers tout ce qu’il doit à  l’enseignement exigeant et si riche de Nadia Boulanger, particulièrement dans l’étude du contrepoint.

Quelle place pour la voix chantée ?Elliott Carter est réputé aussi pour sa grande culture. La littérature, la poésie l’intéressent autant que la musique…Parmi les grands écrivains et poètes, il dit préférer Paul Valery, T.S. Eliot, Hopkins, Marcel Proust, Emily Dickinson, John Ashbery, Walt Whitman, Robert Frost. Il puise son inspiration dans leurs plus belles pages. Le compositeur considêre d’ailleurs la « voix » comme l’un des instruments musicaux les plus essentiels et il le prouve en lui consacrant un nombre important d’opus. Lorsqu’il nous parle de son œuvre, il voit des similitudes avec celles de cinéastes dans leur souci de transcrire le mouvement et de démultiplier l’action dans un même laps de temps donné. Le cinéma lui inspirera d’ailleurs le sujet de son opéra What next ?. On peut également considérer le compositeur Elliott Carter comme un musicien-philosophe…Ne parle-t-on pas en évoquant son art musical singulier de « perspective multiple » du temps ?
On peut remarquer sans peine que le souci d’exactitude et une grande authenticité transparaissent dans toute son œuvre. Carter compose comme s’il voulait percer le mystêre du temps et du moment présent. New-York le fêtera bientôt, le site du Centenaire est en préparation, comme on peut déjà  le constater: ici

Quelles œuvres à  écouter en priorité ? Musiques vocales, instrumentales, musiques de chambre ou pour orchestre, il n’y a que l’embarras du choix. Voici quelques exemples :

  • La sonate pour piano (1946)
  • A Mirror on which to Dwell (1975)

sur six poêmes d’Elisabeth Bishop pour soprano et neuf instrumentistes

  • Le Double Concerto (1961 ) pour clavecin, piano et 2 orchestres de chambre

Nous pouvons lire ce qu’en dit le compositeur lui-même ici et en écouter un court extrait.

  • Le Quintette pour piano et vents (1991)
  • Le Cinquiême Quatuor à  cordes (1995)
  • L’ Opéra « What next ? » (1998)

d’aprês un livret de Paul Griffiths et scénario écrit d’aprês une scêne du film Traficdu cinéaste Jacques Tati …

  • ou encore le Quatuor pour hautbois et cordes ( 2001 )

Et quelle meilleure façon de souhaiter au compositeur une heureuse 100 e année d’anniversaire qu’en écoutant ses plus belles piêces musicales ! Pour le rencontrer et l’écouter plus en détail vous pourrez découvrir avec grand intérêt, le três beau documentaire de Franck Sheffer, Elliott Carter, a labyrinthe of Time ( DVD-vidéo Juxta positions) Un moment rare à  ne pas manquer dans ce merveilleux film : celui où¹ Elliott Carter en vient à  définir sa propre musique, en français dans le texte, en expliquant que pour lui, elle a pour mission de refléter, et même d’exprimer, « l’ homme ondoyant et divers« , selon le mot célêbre de Montaigne. Mazurka Emilie A.

10 réflexions au sujet de « Un jeune centenaire et grand compositeur, Elliott Carter »

  1. Ah! Les illustrations musicales, ça change tout!
    Superbe! Merci Mazurka, de nous faire ainsi découvrir ton grand homme. 🙂
    Le site Wikipédia anglais est aussi un bon complément d’information sur les fameux "accords toniques" de Carter. C’est ici : en.wikipedia.org/wiki/Ell…
    NB : Google donne plus de 2 millions de références sur Elliot Carter !!
    (Honte à  moi qui ne le connaissais pas… :-/ )

  2. Google donne 2 200 000 références… si tu cherches Elliot Carter sans guillemets. Ce qui n’est pas surprenant vu que le prénom et le nom sont répandus. Mais si tu mets des guillemets, on tombe à  53 000.

    Ce qui fait tout de même beaucoup.

  3. Grand merci JLF pour cette belle mise en page , c’est vrai : ça change tout !

    Jean-Armand : j’ai cherché aussi " Elliott Carter" sur google , entre guillemets et je trouve : 268 000 réf. ? Cela doit dépendre des jours ?…ce n’est pas grave.
    sinon pour "mazurka", on trouve 1 290 000 réf. ( quel succès ! …)

    Pour le 5 e quatuor de Carter : une précision tout de même, il est très original car formé de 12 mouvements brefs, les six ( nombre pairs sont des pièces dites de caractère, les six autres placés entre chacun d’eux sont des "interludes" de forme et d’allure plus indéterminée sans être des impros ou de la musique aléatoire… )Tout se passe comme si 2 mondes étaient placés en vis à  vis ou côte à  côte : mis en résonance, le second comme la respiration du premier, et réciproquement.
    Mazurka

  4. merci pour ce billet tres interressant………….
    et pour les extraits audio disponibles (waouh),
    je dois avoué avoir jusqu’a present laissé ce compositeur de coté (que j’ai peut etre ecouté trop jeune, l’oreille trop delicate), tu m’a convaincu de corriger ça……..
    toutes ces precisions sont tres interressantes,
    quelle chance que d’avoir pu correspondre avec Elliot Carter, y a de quoi etre jaloux!!!!! 🙂

  5. Mazurka,

    Le problème de compte sur Google vient de ce que Jean-Louis et moi sommes des à¢nes (et Pitchoun aussi, d’ailleurs) : nous avons tous écrit Elliot avec un seul "t" alors que son prénom prend deux "t".
    Apparemment les deux versions du prénom existent.

  6. Merci Pitchoun de ton appréciation ! Cela fait plaisir !

    Jean-Armand : merci de ton observation , je ne m’en étais pas aperçue !
    trois à¢nes, dis-tu ? ça fait un trio ! ( musical )
    Mais question d’orthographe, ce n’est pas grave, c’était juste un "t" for "two" …

    (Il me semble que dans le titre même de l’article , ci-dessus, on ait omis encore un "t" au prénom ELLIOTT, …Tout dépend du transcripteur du titre , si je suis impliquée ( je ne m’en souviens plus ) … on pourrait bien passer dans ce cas du trio au quatuor…(sourires )

  7. felicitation et continuer comme ca dans le meme sens.porriez vous avoir la bonte de me prendre pour votre ami.je vis en afrique de l’ouest à  lomé au togo.merci pour votre compréhension.john

  8. Un détail amusant : Elliott Carter est né le même jour que Manoel de Oliveira, immense cinéaste portugais. les deux grands artistes (202 ans à  eux deux) sont toujours en activité.

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