Archives de catégorie : Beaux-Arts

L’éternel regard de RAHOTEP et NOFRET

(Non, il ne s’agit pas du titre du dernier roman de notre ami Yves Rinaldi, ou du livret de son dernier opéra, mais d’une chronique que cet égyptologue distingué nous adresse pour notre plaisir, pour que nous sachions tout tout tout sur ce couple royal remarquable dont on peut admirer les statues au musée du Caire)


Depuis leur installation, il y a plus de cent ans, dans une vitrine du rez de chaussée du Musée du Caire, des millions de visiteurs ont défilé devant les statues de Rahotep et Nofret, fascinés par l’extraordinaire présence de ce couple princier figé dans la pierre, malgré l’éclairage blafard de la salle. Savent ils pourtant que l’Egypte se prosternait devant cet homme et cette femme ?
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Paul Klee, musicien

Tout le monde sait que Paul Klee, fils d’un professeur de musique et d’une mère cantatrice était lui-même un excellent musicien, au point qu’il se faisait de l’argent de poche comme violoniste aux concerts de la Société de Musique de Berne quand il était Lycéen. Il épousa plus tard une pianiste grace à  laquelle il pu survivre quand la peinture ne le nourrissait pas encore en ses débuts à  Munich.
Mais savez-vous que ses goûts musicaux étaient ceux d’un infâme conservateur?

Portant Mozart au pinacle, il considérait que les Bruckner, Mahler et tout particulièrement Strauss marquaient le déclin de la créativité artistique. Mis à  part Paul Hindemith, l’un de ses amis, il considérait que ses contemporains, sous l’influence des théories sclérosantes d’un Schoenberg faisaient une musique très académique. Son dessin montrant toute la détresse du pianiste jouant de la musique contemporaine, enchainé à  son piano témoigne de ses sentiments. A moins que ce ne soient ceux de sa femme obligée de faire bouillir la marmite familiale ? 😉 (from : Paul Klee, Painting music, de Hajo Düchting, éditions Prestel)

Albert Einstein, Paul Klee, deux artistes unis par le violon.

Nous voici donc de retour après un agréable séjour en Suisse centrale, à  Berne, Interlaken et Lucerne. Nous pourrions parler longuement de ce pays de cocagne pour gens riches qui concentre la chlorophylle et les neiges éternelles, les breaks Audi noirs, les troupeaux de touristes japonais et indiens; qui cumule aussi les témoignages d’un goût très sûr en matière d’architecture (mais nous y reviendrons).
Aujourd’hui nous parlerons de deux citoyens suisses célèbres, Albert Einstein et Paul Klee.

Le musée historique de Berne présente en effet pour quelques mois encore une exposition temporaire très complète sur la vie et l’œuvre scientifique d’Einstein, ce génie excentrique et cet humaniste qui vécut à  Berne ses premières années professionnelles dans les années 1900. Le Zentrum Paul Klee présente quant à  lui les quelques 300 tableaux que la famille de ce grand peintre a légués à  diverses fondations de sa ville natale, Berne, avant que l’ensemble ne soit réuni et exposé dans cet espace architectural magnifique crée par Renzo Piano.

Einstein et Klee ont beaucoup de points communs. D’abord le siècle : Nés tous deux en 1879, l’un est mort en 1955, l’autre en 1940. Nés de parents allemands, ils ont menés des études en Suisse et en Allemagne, ont développé très jeune un grand talent pour la musique et pratiqué assidument le violon au point que la question se posera pour l’un et l’autre d’entreprendre une carrière de musicien; Paul Klee s’engagera d’ailleurs comme violoniste à  la société bernoise de musique pour subvenir aux besoins de sa famille, avant de devenir un peintre reconnu. Tous deux deviendront professeurs et exerceront notamment à  Berlin au début des années 20, Einstein à  l’université, Klee au Bauhaus. Après leur engagement politique dans la république de Weimar, l’essor du nazisme les conduira à  fuir l’Allemagne en 1933, Einstein étant juif et Klee considéré comme un artiste « dégénéré ». L’un se réfugiera en Suisse, dans sa ville natale, l’autre aux Etats Unis. Se sont-ils connus? Sûrement à  Berne, grâce à  la musique. Mais l’histoire ne le dit pas. 😉

Musique pure, musique savante, musique à expliquer, art total

Un débat passionnant d’ Alex Millet et Jean-Pierre Nouvel, deux compositeurs sur la nature de la musique, sur la communication par la musique.

A.M: En ce qui concerne les poèmes symphoniques et les inspirations extra-musicales j’ai une théorie : un compositeur peut être inspiré par n’importe quel événement, si c’est une source d’inspiration c’est très bien, ça peut servir de force motivante pour la composition. Par contre je crois qu’il ne faut pas penser qu’en écoutant l’œuvre l’auditeur pourra reconstituer cet événement : la musique est irrationnelle, elle ne véhicule aucun message d’amour ou de paix (sauf si il y a des textes explicites) comme certains avec de bons sentiments aimeraient le croire, juste des émotions puissantes qui font appel à ce que l’Homme pouvait ressentir quand il n’avait pas le langage, juste les sons ( premier sens développé dans l’histoire des vertébrés) : c’est très ancien et évidemment pour cette raison les mots (et les images) deviennent inutiles pour décrire une musique. C’est pourquoi moi, en tant qu’extrémiste je serais partisan de laisser la musique s’exprimer seule, même sans titre. Si on utilise les mots c’est pour être sûr que l’auditeur a compris ce que voulait dire dans la musique mais n’est ce pas ainsi un manque de confiance dans la puissance d’expression de son œuvre seule ? Je comprends parfaitement que vous racontiez la biographie de Padre Pio. Ce que je trouve non indispensable c’est votre découpage « timing » musical en rapport avec les différents épisodes de sa vie. Après tout, votre musique décrit une passion avec la douleur et sa transfiguration dans l’extase : ce sont des sujets religieux qui existent depuis bien longtemps, et ce genre d’émotions si intenses dépasse le cadre d’un simple personnage : la musique comme disait Delius est une « explosion de l’âme », les mots sont dépassés par ça.

JPN: Même dans notre banal langage acquis de tous les jours, ce que l’on nomme « communiquer » est sans le moindre doute ce qui nous est le plus difficile à réussir. Toute communication comporte différentes phases ; nous en ignorons le plus souvent la moitié ou les tenons pour acquises. De là , les milliards de malentendus qui naissent à chaque instant à chaque coin de rue de la planète. Alors, s’agissant de musique, pourquoi vouloir priver les auditeurs de « balises » qui lui permettent de mieux approcher ce que le compositeur a voulu faire ? La musique et le commentaire se renforceront l’un l’autre. Il n’existe par ailleurs pas une seule sorte de musique que l’on nommerait la « musique pure », par rapport aux autres qui ne le seraient pas. Une musique peut s’efforcer d’être simplement le témoin d’une histoire. C’est ce que j’ai fait avec La Lance et le Sang, inspiré de deux épisodes de la vie de Saint Padre Pio : traduire à travers les notes, non pas sa vie, mais l’émotion que certains épisodes de cette vie a fait naître en moi, mais dans un ordre chronologique. Evoquer dans des notes écrites annexes quelques semaines déterminantes de la vie de cet homme, aide des gens qui, de toutes façons, m’auraient demandé : « mais c’est qui Padre Pio, et qu’avez vous voulu dire ? » Cette intention est évidemment sans rapport avec le fait que j’éprouve le sentiment ou non (ou que les auditeurs éprouvent le sentiment) d’être parvenu à décrire le mieux et le plus complêtement possible, ce que je ressentais. La question peut se poser – et là , ma propre réponse est (comme le plus souvent, hélas) : non. C’est évidemment la composition (ses forces et ses faiblesses) qui prime; n’est ce pas aussi ce que vous dites ?

AM: Il est à mon avis rare qu’on vende un livre avec une cassette musicale pour l’expliquer ou qu’on présente une peinture de la même façon. Le contraire par contre ne l’est pas : les programmes interminables de concert ou les textes fleuves sous les tableaux sont légions. Pourquoi cette asymétrie : simplement parce que dans notre civilisation la lecture, les mots et la paroles ont une importance énorme, c’est quelque chose qui fait partie de notre éducation la plus profonde et précoce, pour communiquer dans notre société il faut parler et savoir lire. C’est pour ça que la plupart des gens qui vont au concert ou au musée et qui ne sont pas forcément même des amateurs d’art vont se retrouver devant une énigme : le son ou l’image (bien suû plus complexes que de la pop music ou du cinéma de blockbuster). La solution ? Leur dire ce que l’artiste a voulu dire. Cela les rassure, ils vont regarder l’œuvre et se dire » Ah tiens, effectivement c’est ça que je vois ! », mais c’est faux : ils voient ce qu’on leur a dit de voir. Si vous ne racontez pas la vie de Padre Pio, personne ne la reconnaîtra à travers la musique. Une tendance qui existe depuis bien longtemps c’est de décrire son œuvre avec des mots pour suggèrer des choses qui sont indécelables juste avec la musique.

JPN: Evoquant Padre Pio, vous soulignez que si je ne disais rien, personne ne reconnaîtrait. Evidemment ! Je vous ai rappelé à quel point il était déjà difficile de réussir une simple communication « orale ». Vous avez donc de la musique une vision assez élitiste; n’y entre pas qui veut, et surtout pas qui ne peut. Je suis d’accord sur le fait qu’il est fréquent que les choses se passent ainsi, même si je le regrette. Quoique… je vous raconterai une autre fois une ou des expériences en présence de complets néophytes, surprenantes.

AM: Mon point de vue est subjectif et découle certainement du fait que je ne privilégie pas la culture littéraire. Néanmoins je pense qu’en musique c’est surtout la musique qui importe, en peinture l’image, et en littérature le texte. Je suis plus que sceptique sur l’œuvre d’art totale de Wagner ou de Scriabine : impossible pour le créateur de contrôler tous ces éléments, sa vision est diluée de compromis nécessaire à la réalisation d’un projet si immense. Parlons d’éducation ; en musique il faut aussi une éducation qui prend de nombreuses années, mais une fois qu’on est dans l’univers musical: plus de texte ! On sait ce qu’est la musique et on l’apprécie comme un moyen d’expression pouvant véhiculer des choses dont les mots sont incapables. Le problême c’est que la plupart des gens connaissent três peu la musique : donc on fait des concessions et on se « couvre » ainsi en se disant : « maintenant vous êtes obligé de comprendre », mais en fait on ne peut vraiment comprendre que si on est vraiment passionné de musique. Donc le programme n’est qu’un viatique destiné au grand public (et je ne suis pas forcément pour que la musique soit appréciée du plus large public possible). Bref, il est difficile de se concentrer sur plusieurs sens simultanément, on est vite saturé (principe du cinéma américain actuel). Si on écrit des programmes c’est pour se rassurer ou pour satisfaire le public: Mahler écrivait des programmes pour ses 3 premiêres symphonies, avec la 5ême (que vous connaissez bien) il a abandonné et ses symphonies ont gagné en densité pour atteindre le sommet avec la 9ême et le retour au lied sublimé dans le chant de la Terre. Vous pouvez bien sûr décrire votre musique avec quelques mots mais je pense que au contraire, la clé se trouve dans l’œuvre et pas dans le texte, l’auditeur ne refusera jamais de lire un texte et c’est effectivement à lui en dernier recours de se faire sa propre opinion : malheureusement dans de nombreux cas quand je vais au musée ou au concert je vois les gens plongés dans leur livret ou sur la plaquette d’accompagnement de tableau et je me demande :  » vont ils regarder et écouter, ou aprês une lecture rassurante se dire qu’ils peuvent maintenant seulement voir et entendre sans passer par les rêgles de communication propre à la peinture et la musique qui n’ont rien à voir avec la parole ? »

JPN: Votre point de vue repose sur un préalable indispensable : « je suis sceptique sur l’art total de Wagner et de Scriabine, parce qu’ils ont été tenus a des compromis ». Si ce postulat ne tient pas, vous ouvrez une brêche dans toute votre argumentation. Je crois personnellement à cet art total. Et j’y crois parce que j’ai étudié d’assez prês, comme vous sans doute, les partitions de Wagner et que je les écoute depuis des décennies. J’ai eu le bonheur de travailler (vocalement) l’intégralité des partitions du Vaisseau Fantôme et de Parsifal, en partie celle de Tannhauser. Quelle merveille que ces textes, le choix des mots allemands anciens, surannés, choisis par Wagner lui-même, collant littéralement a ces musiques, au moins aussi bien que les textes des lieder de Brahms à leur musique. Quelle audace que les premiêres mises en scêne wagnériennes, que l’architecture intérieure du Festspielhaus de Bayreuth (premiêre salle à l’orchestre littéralement enterré). Wagner était, a été toute sa vie un révolutionnaire total; il a, a mon sens, montré que cet art total pouvait exister. Si l’art total est concevable, comment affirmer ainsi que la musique doit toujours se suffire à elle-même ?

AM: C’est vrai que Wagner est peut-être le seul exemple du compositeur qui a réussi à faire exécuter ses œuvres dans les conditions qu’il souhaite. Néanmoins ma déclaration n’est pas uniquement un postulat : aujourd’hui Wagner ne contrôle plus « que » la musique et le texte, la mise en scêne costumes, décors,…sont délégués, donc ce n’est plus son œuvre d’art total. Pour Scriabine malheureusement le constat est plus tragique : il n’a jamais pu réaliser ses visions musico-psychédéliques…