Ida, de Pawel Pawlikowski

Ida
Ida
« Dans la Pologne amnésique du début des années 1960, une jeune nonne orpheline apprend qu’elle est la fille de juifs victimes du nazisme… Une quête identitaire silencieuse saisie avec une infinie délicatesse, dans un noir et blanc profond et une succession de décadrages à la beauté sidérante. Oscar du meilleur film étranger en 2015. »
On ne saurait mieux résumer ce film, admirable, à voir en replay sur arte+7 jusqu’à mercredi 12 octobre.
En voici une excelente analyse :

Ida est un film arrivé comme un miracle. Multi récompensé à travers le monde dans des festivals ou lors de cérémonies comme les Oscar où il reçut le prix du meilleur film étranger 2015, le deuxième film de fiction du documentariste Pawel Pawlikowski, spécialiste de l’Europe de l’Est est effectivement tout à fait inhabituel, et remarquable.

« J’étais Wanda, la sanguinaire années 50 », est une des répliques choc dite de façon volontairement atone par l’une des deux héroïnes de ce mélo religieux et mesuré, pris dans une véritable gaine visuelle, celle d’un format 4/3, et d’un noir et blanc vaporeux, plus gris et blanc que noir. Une volonté du réalisateur qui souhaitait restituer la même qualité d’image que celle du cinéma des années 60 dans cette région du monde.

C’est en effet le souci de l’époque qui guide ce film, cette histoire. Nous sommes en 1962, pas très loin de la seconde guerre mondiale, en pleine guerre froide, en plein soviétisme, avec ses envies d’émancipation féroce que l’on est obligé de taire mais que l’on exprime secrètement par tout ce qui est possible. On retrouvera alors avec bonheur la soif de liberté des films de ces années-là, celle des premiers du tchèque Milos Forman (Les Amours d’une blonde, 1965), qui distillaient des séquences d’évasion par la diffusion de musiques entre pop et rock, de petits moments de danse où la jeunesse peut enfin s’exprimer, mine de rien.

La période en question hante littéralement Pawlikowski et son film. « J’étais Wanda, la sanguinaire années 50 », encore cette réplique ! Elle appartient au personnage de Wanda, tante de l’héroïne, femme mûre qui fume, boit, baise, et juive revenue de tout, mais surtout habitée, torturée par un passé sinistre celui de la profession de procureure quand il est exercé au sein d’une dictature. Ce personnage ne vient pas de nulle part. Elle est inspirée par une femme que le cinéaste polonais a très bien connu : « Je n’aurais jamais pu imaginer cette femme si charmante avoir pu être une fanatique aveugle dans sa jeunesse et avoir vécu deux existences aussi antinomiques. J’ai d’ailleurs essayé de tourner un documentaire sur elle, mais elle était contre. »

Face à cette ancienne tortionnaire qui se traîne mais qui tente de trouver un sens à la vie, en accueillant notamment cette nièce dont elle ne sait rien, voici Ida, le véritable personnage principal de ce film (si tant est qu’il y en ait un!). Incarnée par Agata Trzebuchowska, une inconnue totale aux « cheveux tellement magnifiques qu’on ne peut pas voir » sous sa coiffe de nonne, l’héroïne du film a pour principaux atouts d’être jouée par une jeune femme athée qui ne veut pas être actrice, d’où une énorme tranquillité de jeu, une absence de quête de la performance, une sûreté de cheminement. Si l’on ajoute à cela des prunelles sombres si opaques que, filmée souvent en plans rapprochés, Ida ressemble à une alien qui scrute et visite le monde sans se plaindre ni poser de question, avant peut-être de s’en détourner.

Car le monde est effectivement en question dans ce film qui, si l’on suit réellement la réalisation, les choix de filmage et surtout de cadres du réalisateur, n’a pas de protagonistes, mais fonctionne plutôt comme un gigantesque tableau avec peu d’éléments à l’intérieur mais en constantes et imperceptibles mutations. Ne vous attachez pas, n’accordez pas tant que ça d’importance mal placée aux êtres, mais observez plutôt comment vous vous inscrivez dans le paysage, semble susurrer en permanence la réalisation de Pawlikowski, qui privilégie le « décadrage », le « décentrage » dans la composition de ses plans. Ainsi, très souvent retrouve-t-on les personnages tout en bas, presque coupés dans un coin de l’écran. Ça n’est pas choquant. C’est instructif.

Ce qui compte c’est le monde qui bouge dans sa globalité, même si l’on attache à l’histoire d’une seule personne, une jeune femme. Une histoire d’ailleurs qui n’a cessé de changer, en réécriture perpétuelle sur le plateau. Il y a eu pas moins de 23 versions. Des adaptations à la réalité de la Pologne à commencer par la neige. Elle est tombée si fortement, elle a fait tellement chuter les températures, qu’elle a permis à des séquences silencieuses très fortes d’être filmées, et qu’elle a obligé également la production à suspendre quelques jours le tournage. Une aubaine pour le réalisateur qui cherchait à respirer, à insuffler encore et toujours autre chose à son histoire. Un cinéaste qui n’a pas fait d’école de cinéma, qui dit n’avoir par conséquent jamais appris les codes de réalisation, qui n’a rien contre les dialogues, mais qui préfère communiquer les émotions par le son de la musique dont le jazz avec ses rythmes libres qui, comme ce film, sur la longueur vous étreint et vous gagne.

Virginie Apiou

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