Hemingway, Joyce, à lire

Paris est une fête, de Ernest Hemingway, Ulysse, de James Joyce, deux bouquins célèbres que j’ai lu dans ma montagne entre deux tempêtes de neige ; deux chefs d’œuvre d’écrivains de langue anglaise ayant vécu à Paris au même moment, dans les années 1920s. L’un raconte en la romançant sa vie de jeune journaliste et écrivain à Paris. L’autre y termine un roman qui fera date dans la littérature mondiale, époustouflant dans la forme comme dans le fond; une machinerie expérimentale de 1200 pages dont l’écriture part dans tous les sens, qui brode sur la vie à Dublin de petits bourgeois de la fin du 19e siècle. Ils ont peu de choses en commun, finalement, ces deux livres, sauf qu’ils témoignent de deux périodes littéraires, chacun à leur manière.

Paris est une fête : On a beaucoup parlé des cafés parisiens dans la presse, à l’occasion des événements tragiques de novembre dernier et l’on a redécouvert ce livre, précisément centré sur ces cafés parisiens en 1925. C’est un livre élégant et léger comme peut l’être le souvenir nostalgique d’un vieil écrivain qui revisite par l’écriture sa jeunesse, une jeunesse pleine d’allant, de désirs plus ou moins assouvis, d’amours, d’aventures, de projets littéraires. Hemingway l’écrivit à la fin de sa vie à partir de notes qu’il avait prises lors de son séjour de quelques années à Paris avec Hadley, sa première femme, l’héroïne du livre, écrit-il, – ce qui surprend un peu, tant il en parle finalement bien peu. Nostalgie d’un amour de jeunesse.

Il ne faut pas se tromper, Hemingway, jeune américain peu fortuné vivait à Paris d’abord parce que la vie n’y était pas chère. Il se réfugie dans les cafés car c’était les seuls endroits chauffés – les « boulets » du charbon domestique coûtent cher. Comme Sartre, plus tard, il y travaille, tranquille dans son coin, devant un café crème, une bière ou une fine à l’eau, il écrit dans une langue particulièrement élégante ses articles de journaliste puis ses nouvelles, contes, quand il décide de se consacrer entièrement à la littérature – bien qu’elle lui rapporte si peu à l’époque.

La vie parisienne en 1925

Nous revivons cette vie parisienne de l’époque, avec des images qui complète par l’imagination cette vidéo du Paris de 1925 postée ici. Nous voyons par la fenêtre ce chevrier qui, tôt le matin trait une de ses brebis à la demande de la voisine. Nous visitons ce café de la contrescarpe où se réfugient tous les poivrots (en français dans le texte) du quartier, un café de « troisième classe », peu fréquentable même pour qui n’a pas le sou. On se fait plaisir quand une rentrée d’argent permet d’aller manger des huîtres ou du crabe à la mexicaine chez Prunier ou déjeuner chez Michaud, un « coûteux  restaurant » où l’on rencontre Joyce et toute sa famille, « parlant tous italien », on joue aux courses. On emprunter des livres à la « délicieuse, charmante et hospitalière » Sylvia Beach, à la librairie/bibliothèque de prêt « Shakespeare and compagnie », 12 rue de l’Odéon. On fréquente les bouquinistes qui récupéraient pour les revendre les livres en anglais que laissaient les riches clients de l’hôtel Voltaire. On raverse le Luxembourg, on y visite le musée pour finit la promenade dans le studio /salon de Gertrude Stein, une homosexuelle excentrique « très forte mais pas très grande, avec de beaux yeux et un visage rude de juive allemande ». Plus tard, retour d’un séjour aux sports d’hiver, nouvelle vie dans un nouveau logement situé au fond d’une petite scierie de Montparnasse et l’on se réfugie tous les jours à la Closerie des Lilas, le café le plus proche, pour y écrire confortablement, fort de la gentillesse des garçons, et surtout tranquillement, loin du bruit et du dérangement du Dôme ou de la Coupole que les artistes, peintres et écrivains fréquentent alors «  pour se faire voir ».

Et puis fréquenter l’atelier d’Ezra Pound, l’ami dévoué où se réunissent les amis artistes peintres japonais. Y rencontrer Ernest Walsh, « brun, vibrant, irlandais de la tête aux pieds, poétique (c’est drôle que nous ayons le même prénom)  et ses deux blondes ».

Et la montagne, les sports d’hiver, le ski à Shruns dans la haute vallée autrichienne du Vorarlberg. Oh, nous dit-il dans une des vignettes du livre, on n’y pratiquait pas un ski aussi sophistiqué qu’aujourd’hui (dans les années 50s) mais quelle joie de ahaner dans ces pentes vers les cols, coucher dans ces refuges, avec ensuite la récompense de descentes vertigineuse dans la profonde !

Et la rencontre avec Scott Fitzgerald. « Je le voyais rarement quand il n’avait pas bu, mais à ces moments là sa compagnie était toujours agréable ». Et ce sketch inénarrable, « Une question de taille » qui se passe dans les cabinets du restaurant chez Michaud au coin de la rue des Saints-pères et de la rue Jacob.

Le livre se termine par quelques « vignettes » et fragments issus des notes retrouvées dans une malle que Hemingway avait laissé dans un hôtel parisien, dans les années trente. Elles sont plus ou moins intéressantes. Celle qui raconte son remord du divorce de sa première femme, et celle intitulée « L’éducation de Mr Bumby » (son fils) nous intriguent et nous émeuvent.

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Ulysse de James Joyce c’est tout autre chose. Autant l’ouvrage d’Hemingway se lit vite, facilement, en quelques soirées, autant celui de Joyce mérite d’être lu (et relu !) en prenant son temps – j’ai mis un an pour en terminer la première lecture. Il faut se ménager un temps d’apprentissage pour une expérience de lecture sans pareille, prendre des pauses pour respirer et digérer  une prose souvent difficile voire rebutante au premier abord ; il faut lire et relire, savourer une écriture expérimentale pétrie des provocations d’un langage imagé, inventif, surréaliste, jouissif. Lorsqu’on arrive à repousser les limites de l’endurance, cette lecture génère une douce euphorie qui fait tout l’attrait du livre.

Après une première tentative de lecture dans une vieille collection de poche dont la traduction était assurée notamment par Valéry Larbaud, lecture carrément impossible, j’ai découvert l’édition de poche (Folio classique) d’après l’édition de La Pléiade. Je ne sais si cette nouvelle traduction française serre de plus prés le texte anglais original, si elle reste fidèle aux intentions de l’écrivain, mais elle est incomparablement plus accessible : langue savoureuse qui se permet toutes les libertés en jouant d’une écriture incroyablement variée dans la forme – romanesque ou théâtrale – et sur le fond. Elle est poésie, dérision, parodie, vulgarité, humour potache dans univers souvent onirique voire hallucinatoire, comme dans l’épisode « Circé » que l’écrivain a réécrit neuf fois et qui est certainement l’un des chapitres les plus abscons.

 L’Odyssée du XXe siècle

Le bandeau annonce « L’Odyssée du XXe siècle ». Je ne sais si c’est exagéré, en tout cas les références à l’Odyssée d’Homère sont pour le moins ténues, quelques associations d’idées évènementielles, tout au plus. Par exemple, le chapitre XI intitulé « Les Sirènes » nous raconte à travers des dialogues et un récit plein de jeux de mots potaches la journée des demoiselles Douce et Kennedy, serveuses dans un bar où se rencontrent tout à tour quelques uns des héros du livre. Les réflexions des uns et des autres, le récit de leurs relations ambiguës nous peignent un tableau haut en couleurs. Tout cela semble loin d’Homère, mais on ne s’en plaindra pas.

Pour conclure, aux lecteurs que rebuterait la lecture d’un ouvrage bien épais, 1204 pages sans compter les notes – je recommande la lecture du dernier épisode intitulé « Pénélope ». C’est la vie de Molly Bloom, racontée en 75 pages d’une écriture qui ignore la ponctuation et les majuscules : une expérience de lecture passionnante !

 

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