Nadia Boulanger par Marie-Aude Roux

La lecture des grands journaux, l’été a du bon. On peut y lire des articles de fond, ce genre d’articles préparés longtemps à l’avance pour la période des vacances, ce qui laisse à leur auteurs le temps de se documenter abondamment.

C’était le cas récemment de l’article sur la vie de Bethoven, c’est aujourd’hui le cas pour la « grande Boulanger », un article excellent signé Marie-Aude Roux dans Le Monde du 15 aout. C’eut été dommage – pour moi au moins, petit compositeur qui ait médité longuement sur la citation finale – que cet excellent article s’oublie  au fin fond des archives du grand quotidien. 😉

La  » reine de la musique  » et ses élèves

Quincy Jones, Michel Legrand, Pierre Boulez, Daniel Barenboim… La liste est longue des musiciens qui ont eu Nadia Boulanger pour professeur

Elle est l’autre  » Mademoiselle  » du XXe siècle : la musicienne Nadia Boulanger (1887-1979) est moins connue que Coco Chanel, qui libéra le corps féminin, mais la pédagogue la plus cosmopolite du siècle, morte à l’âge de 92 ans, a vu défiler le gratin de la musique, de la France aux Etats-Unis, en passant par la Pologne, le Portugal, la Roumanie, l’Amérique du Sud.

Difficile de désigner une année ou une promotion particulière, tant est longue la liste des célébrités que Nadia Boulanger reçut ou celles auxquelles elle enseigna durant plus de soixante-quinze ans d’un règne pédagogique absolu. Que ce soit à Paris – Conservatoire national de musique, Ecole normale de musique fondée par Alfred Cortot en 1920 -, au Conservatoire américain de Fontainebleau, dont elle sera directrice à partir de 1953, ou au sein d’institutions anglo-saxonnes aussi prestigieuses qu’Harvard, le Peabody Conservatory de Baltimore et la Juilliard School de New York, la vie de Nadia Boulanger est dévolue à l’enseignement jusque dans sa résidence d’été de Gargenville (Yvelines) ou dans l’appartement familial de la rue Ballu, dans le 9e arrondissement de Paris, où  » Mademoiselle  » dispense ses fameuses leçons de musique le mercredi après-midi.

D’Aaron Copland à Michaël Levinas, d’Elliott Carter à Daniel Barenboim, en passant par Pierre Boulez, Betsy Jolas, Iannis Xenakis, Pierre Henry, Philip Glass, Tristan Murail, George Benjamin, l’élite des compositeurs du XXe siècle est passée par la  » boulangerie  » – c’est ainsi que sera surnommée la cohorte de musiciens ayant subi son influence aux Etats-Unis. Si Nadia Boulanger a refusé George Gershwin en 1927 parce qu’elle n’a  » rien à lui apprendre « , ses liens d’amitié avec Leonard Bernstein ne s’éteindront qu’avec elle. En 1956, Quincy Jones fera lui aussi le voyage à Paris après avoir découvert la musique de film d’un certain Lalo Schifrin, ancien élève de Nadia Boulanger. La suite est célèbre : de la collaboration de  » Mr Q.  » avec Michael Jackson naîtront en 1979 l’album Off The Wall, avant l’explosion de Thriller en 1982, puis Bad qui signera leur séparation.

Arrivé à Paris avec une valise pleine de ses partitions à la même époque, l’Argentin Astor Piazzolla y reçoit le choc de sa vie. «  Un jour, Nadia Boulanger me dit enfin que tout ce que je lui avais montré était bien écrit, mais qu’elle n’en trouvait point l’esprit… «  Piazzolla lui avoue deux jours plus tard son passé de tanguero.  » Mademoiselle  » lui demande alors de jouer un de ses tangos : ce sera Triunfal.  » Je crois que je ne suis pas arrivé à la moitié. Nadia m’arrêta, me prit les mains et, avec son doux accent en anglais, me dit : « Astor, cela est beau, j’aime beaucoup, voilà le vrai Piazzolla, ne l’abandonnez jamais ». « 

Paroles charismatiques, gestes élégants et regards vifs, voix grave, la  » Boulanger experience  » touche aussi à l’école de la vie :  » Elle m’a appris la musique mais aussi la vie, la littérature et la philosophie. C’était une femme exigeante. Je l’aimais autant que je la haïssais. Je lui dois tout « , dira son élève Michel Legrand.  » Reine de la musique «  pour Bernstein,  » Maître de nous tous «  pour le chef d’orchestre Sergiu Celibidache,  » celle qui entend tout «  – selon Stravinsky – dispense un  » enseignement français, dans le sens où elle insistait toujours sur la clarté de la conception et l’élégance des proportions « , témoigne Aaron Copland, dans Copland on Music.

Juliette Nadia Boulanger, née le 16 septembre 1887 d’une princesse russe, Raïssa Mychetski, excellente cantatrice, et du chef d’orchestre et compositeur français Ernest Boulanger (1815-1900), était un pur produit de l’école de musique française. Sortie à 16 ans du Conservatoire de Paris bardée des prix d’harmonie, fugue et accompagnement, piano et orgue, elle avait travaillé la composition avec Gabriel Fauré, à qui elle succédera à la tribune d’orgue de l’église de la Madeleine à Paris, après avoir obtenu en 1908 un second Grand Prix de Rome pour sa cantate La Sirène.

Celle qui sera la première femme à diriger le London Philharmonic Orchestra (1936), puis le New York Philharmonic au Carnegie Hall de New York, lors d’une tournée en 1938, n’avait pourtant pas supporté la musique jusqu’à l’âge de 5 ans, qui la vit un jour rechercher sur le piano familial les deux notes d’une sirène de pompier entendue dans la rue. Dès 1904, elle avait commencé à donner des cours particuliers, en partie pour subvenir aux besoins de sa famille.

Dotée d’une oreille infaillible, cette technicienne pluridisciplinaire de la musique (soliste, accompagnatrice, compositrice, chef d’orchestre, musicographe) possède un savoir encyclopédique qui commence avant Bach, dont elle connaît par coeur les deux livres du Clavier bien tempéré, et va jusqu’à l’après-Stravinsky. Des compositeurs de musique sérielle qu’elle goûte peu, elle dit :  » Surtout, qu’on ne boude pas leurs oeuvres ! Ne créons pas des martyrs, ne donnons pas aux gens l’impression qu’on leur cache quelque trésor « , concluant avec une forme d’humour :  » L’erreur collective, en principe, cela n’existe pas ! «  (Grandeur et mystère d’un mythe, de Doda Conrad, éd. Buchet-Chastel, 1996).

L’éclectisme des parcours musicaux de ses émules témoigne de l’ouverture d’esprit de  » Mademoiselle  » Boulanger, qui respectait le mystère de la création au point de déclarer humblement :  » Je peux tout analyser. Mais une page, une ligne de Schubert, je ne sais pas… «  S’interrogeant un jour sur ce qui différencie  » un chef-d’oeuvre  » de Mozart d' » un morceau réussi de pop music « , elle avait répondu :  » Je crois que c’est dans l’esprit, mais je n’en suis pas sûre. « 

Ce dont était certaine Nadia Boulanger était le génie de sa soeur Lili (Marie-Juliette Olga), née en 1893, pourvue de dons exceptionnels et dont la mort prématurée à l’âge de 24 ans avait orienté sa vie. Nadia avait cessé de composer en 1920 pour se consacrer aux oeuvres de cette fragile surdouée, qui avait remporté le premier Grand Prix de Rome à 16 ans. Quand on lui demandait pourquoi, elle répondait avec une lucidité sans amertume :  » Ma musique n’était pas assez mauvaise pour être drôle, ni assez bonne pour être belle. Elle était bien faite (…) ; c’était son principal défaut.  »

Marie-Aude Roux

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