Penser avec les oreilles

[Ce billet – et son titre – est extrait d’un excellent article sur l’écoute de la musique que publie le philosophe François Noudelmann  dans Le Monde des livres du 2 mai 2013, réflexions autour de trois livres : L’Instrument de musique de Bernard Sève, L’Inexpressif musical de Santiago Espinosa et Clément Rosset et  Du beau musical d’Eduard Hanslick]

Le violon est séducteur et séditieux, mais le violoncelle reste digne et fidèle. Le trombone, lui, a un penchant pour la solitude, grave ou drôle… Quels prétentieux !, répondent les percussions, qui ne se prennent pas pour des aristos et guérissent l’égocentrisme. […]

La musique parlerait-elle de son temps à travers ses instruments ? La musique n’exprime rien du tout, affirment avec une jubilation provocatrice quelques musicologues et philosophes. Elle ne parle pas de son époque, elle ne contient aucun sentiment, elle ne délivre aucun message. Cette thèse heurte l’expérience des mélomanes qui éprouvent tant d’émotion à l’écoute de leurs pièces musicales préférées. Le philosophe Clément Rosset, auteur d’une oeuvre considérable, composée d’opus courts et intenses, observait pourtant, dans son précédent livre, L’Invisible (Minuit,  » Le Monde des livres  » du 19 octobre 2012), qu’une même oeuvre musicale peut être associée au bonheur aussi bien qu’à la tristesse. Exemples à l’appui, le philosophe, et pianiste, rappelle que le seul contenu de la musique, ce sont les sons, et que les discours ou les émotions viennent en surplus. Santiago Espinosa donne une ampleur argumentative à ces suggestions dans L’Inexpressif musical, livre auquel participe Rosset en y plaçant un point d’orgue. Les deux auteurs se plaisent à citer une formule fameuse de Stravinsky :  » Je considère la musique, par son essence, impuissante à exprimer quoi que ce soit. «  Le sens donné aux oeuvres et à leur prétendu contenu est donc extramusical.

Contre l’enflure des concepts, Espinosa ironise sur les définitions psychologiques et philosophiques de la musique. Ses citations de philosophes contemporains relèvent du jeu de massacre tant leurs généralités sur la musique sonnent creux. Il leur préfère les réflexions d’un grand philosophe et musicologue comme Jankélevitch pour affirmer  » l’expressivité inexpressive «  de la musique, laquelle se tait et ne parle que d’elle-même. On aurait tort d’imaginer ces auteurs insensibles à la musique, tout au contraire ils l’aiment et en jouissent pour ce qu’elle est, sans besoin d’additifs conceptuels.  » Rien n’est caché, tout est là ! « , selon l’adage rossétien qui enjoint d’accepter le réel tel qu’il est. Et si la musique procure de la joie, elle tient ce sentiment de l’amour des choses pour elles-mêmes, pour un simple do la do fa la fa ou une sonorité inouïe.

La thèse de l’inexpressivité musicale n’est pas nouvelle, mais elle a été refoulée par la  » philosophie de la musique « . Elle revient aujourd’hui par plusieurs courants qui rencontrent l’oeuvre de Ludwig Wittgenstein (1889-1951). Les réflexions que ce philosophe a égrenées dans ses écrits ne constituent pas une pensée de la musique, mais fournissent un antidote aux fausses profondeurs. Lui-même s’inspirait de débats musicologiques du XIXe siècle dont les auteurs oubliés, tels le physicien Helmholtz exposant la nature des sons ou le musicologue Eduard Hanslick, font l’objet de nouvelles éditions. Traduit par Alexandre Lissner, Du beau musical fut déjà l’objet de controverses à la fois musicologiques et philosophiques. En 1854, Hanslick y déclarait la liberté de la musique à l’égard du sens et des sentiments, à la différence de la peinture et de la poésie. Jean-Michel Le Lannou, qui préface le livre, y voit une révolution antiaristotélicienne qui conduit à entendre le son pour lui-même, sans chercher à le transformer en signe ni en porteur d’une quelconque représentation, naturelle ou conceptuelle. Etiquetée  » formaliste « , la pensée de Hanslick dépasse en fait la distinction entre contenu et forme pour mettre en valeur le seul mouvement sonore.

Le renouveau de Hanslick est paradoxal, car ce musicologue autrichien n’appréciait pas les modernes de son époque. Adversaire de Wagner, qui s’était vengé en faisant de Hanslick un personnage ridicule des Maîtres chanteurs, il est devenu le contemporain de la composition musicale actuelle, et il nourrit la réflexion sur l’écoute de la musique. La thèse de l’inexpressivité, pour audacieuse qu’elle paraisse, ne signifie pas que l’auditeur éprouve abusivement des sentiments, mais que la musique provoque en chacun des sensations auxquelles chacun affecte, par ses habitudes culturelles, des émotions spécifiques. Tel prélude de Chopin nous saisit le coeur, nous ressentons de la mélancolie, parce que ce sentiment a été associé dans notre formation auditive à certains modes mineurs. Cependant le mode mineur n’est pas en lui-même mélancolique.

De tels débats musicologiques et philosophiques peuvent modifier notre manière d’écouter la musique. A la suite de la révolution Hanslick, Wittgenstein définit un  » entendre comme  » affranchi de toute compréhension d’un contenu  » intérieur  » des oeuvres. Nous entendons tel ou tel arrangement sonore comme de la musique, car nous le recevons ainsi par conventions et circonstances. Et nous repérons des  » airs de famille  » entre les musiques, classables en d’infinies et légitimes façons, sans référence à une essence. Ce déplacement philosophique a des conséquences pratiques importantes : au lieu de chercher à  » comprendre  » la musique, le mélomane doit écouter les composants sonores et leurs combinaisons, sans y projeter des profondeurs psychiques ni de pompeux discours. Hanslick souhaitait une approche esthétique et non pathologique de la musique. Nul besoin pour cela d’une oreille experte, même si la connaissance des formes et des affinités augmente la joie de les recevoir. Sans aucun doute la réflexion de ces penseurs vient de leur pratique musicale. Wittgenstein était clarinettiste, et les enfants qui ont appris à écouter les instruments avec Pierre et le loup, de Prokofiev, le savent bien: la clarinette est un chat espiègle.

François Noudelmann

philosophe

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