« La Montée des cendres » de Pierre Patrolin

Marie Sheridan nous fait le grand plaisir de venir partager sur ce blog son violent « coup de cœur » pour le roman de Pierre Patrolin, « La Montée des Cendres ». Pour ma part, ce beau billet, très « écrit », me donne l’envie de lire, lire ce roman… dès que possible ! Voir la video de présentation de son livre par Pierre Patrolin en fin de billet: -)  JLF

Incandescent.

Les 186 pages du livre de Pierre Patrolin (Editions P.O.L 2013) vous consument, vous laissent pantelant, abasourdi, ébloui par cette histoire et la plume magnifique de son auteur.
A partir de rien, Patrolin crée une œuvre unique d’une densité incroyable, où chaque mot vous transperce.
Un homme seul emménage dans un appartement parisien dans le quartier des Halles en pleine rénovation. Qui est-il ?  On ne sait quasiment rien de lui … Les déménageurs ont oublié un petit briquet, l’appartement dispose d’une cheminée. Il pleut sur Paris, la Seine monte, on redoute une crue centennale. L’homme fait son premier feu, puis un autre, rien  ne l’arrêtera plus.
Tous les éléments de la tragédie sont réunis : la cheminée, (le lieu), l’action (entretenir le feu),  le temps (apparemment identique, répétitif). L’Obsession, la Quête, le Combat, peuvent commencer qui mèneront inexorablement à la Montée des cendres, Montée avec un M majuscule, comme Ascension ou comme Apocalypse.
L’homme découvre le feu : sur fond de Déluge, tel Noé, il est investi d’une mission, il est l’Elu : il doit nourrir le feu. Tout brûle dans sa cheminée : papier, carton, journal, cageots étagères, emballages et prospectus.
L’homme vit désormais dans l’attente : « l’espoir d’une flamme. L’attente d’une flamme à venir ». Tel Godot, il ne sait ce qu’il attend alors qu’autour de lui, le temps s’écoule et s’égoutte.
Tout est bon pour contenter le feu, ou plus exactement la flamme dont l’homme devient progressivement l’esclave, la vestale adorante : « cette flamme m’est devenue indispensable, elle habite dans ma cheminée » 
Dans cette cérémonie liturgique ininterrompue,  fasciné par  la beauté, les couleurs, les parfums,  la lumière et la chaleur du feu, l’homme est happé par cette contemplation  « sans jamais me demander ce qu’est vraiment le feu. Me poser la question du feu. De la nature du feu ».

Mais très vite, il lui faut trouver du bois. Il manque, les péniches n’approvisionnent plus Paris. L’homme  part en chercher dans cette ville mystérieuse, gauloise, moyenâgeuse, renaissance, moderne : où les constructions à ossature de bois et le Forum des Halles dorment à l’ombre de Sainte Eustache,   traversée par ce fleuve qui grossit, menace. La Seine monte, le feu s’élève en pointe, tel un couteau, dans la cheminée. En écho, un autre mouvement, descendant celui-là : tout tombe : le ciel, la pluie incessante, enfin la neige. Dans le jardin des Halles en travaux , tout s’abaisse : « je suis descendu sous les travaux, l’escalier descend sous la terre, la pluie descend l’escalier … le chantier semble descendre derrière la palissade, le sol baisse, le vide s’enfonce, les marteaux creusent, les engins s’abaissent ».

Patrolin décrit un Paris impressionniste où nous plongeons sous  le Waterloo Bridge de Monet,  ses cieux nuageux, ses colonnes de fumées, ses  brouillards insaisissables  : « Le ciel emporte des nuages, d’ énormes masses d’eau légères, déformées par le vent qui les pousse … des langues et des rouleaux. Des gris. Du vaporeux, du déchiré. Des nappes incertaines … Un flot de nuages incessant. »

Sous la pluie froide, l’obsession de l’homme en quête de bois le mène dans le sous-sol du BHV où Patrolin convoque l’esprit de Balzac dans ses descriptions incroyables. Il hante les épiceries, quincailleries, stations-service, kiosques pour quelques journaux ou sacs de branchettes, les jardins à la recherche de brindilles, buchettes, brandons ou copeaux.

Son errance le mène jusqu’au Bois de Vincennes, monde parallèle boisé, empli d’érables et de charmes, où, tel un sans-abri, il fait un feu, ayant perdu toute notion du temps, tout repère.
Le désir pour la flamme se fait toujours plus pressant. L’homme n’a qu’une peur : que le feu s’éteigne.  « J’ai peur d’une nuit sans feu ».  Il lui sacrifie sa nourriture, son sommeil, dort dans le canapé devant la cheminée, puis ne dort plus, brûle du bois la nuit. Il offre à sa flamme des coques de pistache, du pain, de la viande, la peau de ses doigts brulés alors que la fumée et la suie gagnent.
Promesse ou illusion d’un bonheur encore possible : sa voisine, de l’autre côté de la cour, lui apparaît à son balcon : elle fume en arrosant ses jardinières,  elle prend des douches : elle est l’eau et le feu, elle est le double humain de sa flamme : elle s’offre et se dérobe à lui tout à la fois, se donne à voir, toujours plus désirable  puis se cache dans son appartement après en avoir refermé les rideaux. D’un trait, l’auteur dessine des visions érotiques: la jeune fille au sortir de la douche,  cheveux mouillés et buste comprimé dans la serviette ; la peu blanche de son ventre sous sa poitrine libérée du soutien-gorge, le creux de son coude lorsqu’elle  déplie le bras, l’arrondi de son ventre sous son maillot à rayures …  Patrolin l’ensorceleur  nous prend dans ses descriptions épurées , incisives, aux contrastes forts ; d’un trait il dessine les Parisiens sous la pluie : « de jeunes chauves, des chignons teints. Un barbu qui râle dans un imperméable clair ». Le noir s’oppose au blanc, les couleurs primaires se déclinent dans toutes les variations de rouge : du rose au grenat en passant par le cramoisi, le pourpre, l’écarlate, le roux. « une bûche de braise rougit dans le foyer. Rouge et blanche à la fois. Un rose incandescent, brûlant comme un feu concentré, ronge le cœur du bois…. Une flamme courte … éclaire des sillons noirs. Elle s’étale sur un lit rouge, elle lance des reflets bleus sur un lit de charbons écarlates ».Le bleu devient turquoise, le jaune brille et scintille en virant à l’orangé ou au vert. La description d’un tas de cendres suscite des sensations et des émotions magnifiques : « une poudre de tissu, velouté, satiné, doux … tiède à l’intérieur. Onctueuse et sèche. Sèche surtout »
Le feu livre désormais un combat à la mort à l’eau : la pluie a commencé à tomber dans la cheminée. Le vide a empli l’espace: le trou des Halles, le ciel, le jardin ; l’eau emplit le lit de la Seine, le feu emplit le trou de la cheminée. La cour intérieure,  autre vide, sépare l’homme de la voisine.
Un  étrange chat blanc, un autre voisin, un couple d’amis, ne parviendront pas à modifier cette chronique d’une fin annoncée.
Désormais, la décomposition, la mort, l’extinction rôdent  et sont à l’œuvre dans les quatre éléments : les épidémies menacent, la matière carbonisée progresse, le cri rauque des corbeaux emplit le ciel du Bois de Vincennes où se décomposent les feuilles. Dans l’air : « le ciel s’éteint. Un grand ciel noir, uni, immobile, qui s’étend sur les toits de la ville ».
La Seine elle, attend son heure : « Elle attend. Elle s’assombrit, désormais brune, épaisse et lente. Une eau lourde, lisse, profonde. «  Elle se creuse en  vagues de boue, laisse remonter sa fange, charrie ordures et immondices.
L’homme entreprend sa métamorphose finale. Sa frénésie s’est convertie en fièvre. Il devient le feu : « Je brûle avec plaisir ». Il achète un chandail de laine brune, le chat ne le reconnaît plus. Il doit sauver le feu pour la grande purification car « les flammes blanchissent. Elles sont pâles, livides sur un fond blanc de cendres froides ». La flamme le consume, le dévore, exigeant toujours plus de lui. « Elle attend qu’on la nourrisse, elle réclame du bois ». Il  ramène du Bois de Vincennes : « un arbre de ma taille que je porte debout, serré contre mon torse. Un tronc lourd comme un corps… Je brûle le tronc, la tête du tronc »

Dans le dénouement  aux allures de fin du monde, la transmutation des éléments s’opère dans l’embrasement final du feu, élan de vie.
Mais encore et toujours, « Les péniches tendent leurs amarres en montant vers les quais  dans la lumière de l’aube. »
Un chef d’œuvre.

Marie Sheridan

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