Lohengrin à la SCALA de Milan

LOHENGRIN A LA SCALA.Vu sur ARTE l’une des plus belles représentations d’un opéra de Wagner, Lohengrin à la Scala de Milan dans une mise en scène enthousiasmante. Marie-Aude Roux « y était ».  Voici l’excellent article qu’elle consacre dans Le Monde à ce concert exceptionnel !

A la Scala, Wagner triomphe sur les terres de Verdi


On annonçait des huées, ce furent les nuées. Un triomphe pour Lohengrin, de Wagner, qui ouvrait ce 7 décembre la saison de la Scala de Milan. Une défaite pour les tenants du vain combat mené depuis des semaines dans la presse pour la prévalence de Verdi, artisan emblématique du Risorgimento et de l’unité italienne, sur son rival allemand – 2013 fête le double bicentenaire des deux compositeurs nés en 1813. La qualité exceptionnelle du spectacle a clos la polémique.

Il y avait eu d’ailleurs bien plus grave à régler en interne. Une hécatombe de chanteuses malades. La titulaire du rôle d’Elsa, Anja Harteros, star féminine de la production, a dû céder la place à sa doublure, Ann Petersen, pour l’anteprima du 4 décembre, celle-ci déclarant forfait deux jours plus tard.

C’est en 24 heures chrono que la soprano allemande Annette Dasch s’est donc retrouvée le matin de la première à apprendre la mise en scène de Claus Guth. Elle avait heureusement chanté le rôle à Bayreuth en 2010 et 2011, année de la captation d’un DVD paru chez Opus Arte (mise en scène d’Hans Neuenfels sous la direction d’Andris Nelsons). Cette Elsa de la dernière heure devait se révéler de première fraîcheur.

Ni grande voix ni timbre exceptionnel, elle a impressionné par son cran, sa justesse scénique, sa musicalité rayonnante, portée sans doute par l’incarnation du Lohengrin de Jonas Kaufmann.

Le ténor allemand est indéniablement le meilleur Lohengrin actuel. Beau et fragile à la fois, puissant et émouvant, il possède un pouvoir hallucinant, lorsque, usant de cette couleur si particulière de sa voix (quasi automnale), il semble que la musique lui traverse le corps et l’âme.

Mise en scène passionnante

Pour exister en face d’un tel phénomène, il faut l’incandescence diabolique d’une Evelyn Herlitzius, en méchante reine et maîtresse dominatrice ; d’un René Pape, roi de droit divin par le simple naturel de sa prestance et de son timbre d’airain.

La mise en scène de Claus Guth est passionnante. Rompant avec des générations de « chevalier au cygne » inoxydables, il tisse de manière subtile la trame polysémique de la question des origines, sortie des légendes allemandes des Frères Grimm. Le metteur en scène allemand partage avec le cinéaste Michael Haneke cet art du filigrane qui fait miroiter, sous le calque d’un esthétisme soigné, l’envers terrible des perversités, du désir, des mensonges.

En faisant de Lohengrin, fils de Parsifal, un enfant sauvage (Wagner s’est intéressé au cas de Kaspar Hauser), il confère au héros son étrangeté. Ce chevalier pieds nus, sans royaume et sans épée, presque sans mémoire, repartira comme il est venu, né conjointement d’un fantasme collectif de salvation et de la projection hystérique d’Elsa, accusée d’avoir tué son jeune frère Gottfried.

Les costumes en noir et blanc de Christian Schmidt, les lumières monochromes d’Olaf Winter éclairant les décors comme des états d’âme participent à l’univers carcéral (tour à tour prison, pensionnat, palais), où se nouent les rapports de domination entre adultes et enfants, esprits forts et chair faible, la présence d’un piano droit symbolisant le lieu de tous les sévices.

Elsa, petite fille en robe blanche, ne doit pas connaître le nom du mystérieux chevalier qui la sauve, sous peine de le perdre et de se perdre. Elle s’y emploiera pourtant dans le dernier acte qui voit les amoureux perdus dans les roseaux au bord d’un lac (on pense à Louis II de Bavière, roi fou mort noyé). Dans la fosse, Daniel Barenboïm a prodigué les nuances infinies de sa direction, fait corps avec ses chanteurs : le long récit final des adieux de Lohengrin est d’une beauté à couper le souffle.

Distraction ou acte manqué ? Le chef d’orchestre a zappé en ouverture le traditionnel hymne national italien qui ouvre les festivités scaligères. Le Fratelli d’Italia sonnera donc sous les applaudissements : le public y gagnera, en plus des excellents musiciens du Choeur et de l’Orchestre de la Scala, le plateau triomphant des solistes.


Lohengrin, de Richard Wagner. Avec Jonas Kaufmann, Annette Dasch, Evelyn Herlitzius, René Pape, Tomas Tomasson, Zeljko Lucic, Claus Guth (mise en scène), Volker Michl (chorégraphie), Choeur et Orchestre de la Scala, Daniel Barenboïm (direction). Les 14, 18, 21, 27 décembre. Tél. : 00-39-272-003-744. De 13 € à 210 €. Teatroallascala.org. Sur Arte Web Live.

Marie-Aude Roux – Milan (Italie) Envoyée spéciale

5 réflexions au sujet de « Lohengrin à la SCALA de Milan »

  1. J’aimerais savoir si Anja Harteros reprendra le r:ôle d’Elsa le 27 décembre 2012. et si il y aura un enregistrement. Merci pour votre réponse. Nous avons beaucoup regretté cette merveilleuse chanteuse.

  2. Le site de la Scala parle toujours de « persistent flu » le 22 décembre 2012 :
    « Due to a persistent flu, Mrs. Anja Harteros is forced to postpone her debut in Lohengrin,
    ( http://www.teatroallascala.org/en/season/opera-ballet/2012-2013/lohengrin.html )

    Donc ce n’est pas gagné. D’un autre coté, d’ici le 27, dernier jour, il peut encore se passer des choses. Après tout, une grippe ne dure pas un mois. Mais je reste dubitatif. Ils ont déjà changé de cheval une fois, le succès est là, pourquoi prendre un nouveau risque?

    Ceci étant, on peut toujours revoir sur le net les émissions d’ARTE , quand on les a manquées, ceci pendant un certain temps.

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