Rachmaninov, l’homme d’Hollywood

JLF> Je recycle ce billet publié le 4 mars 2006 avec ses commentaires de l’époque

Notre cher Jean-François Zygel nous le rappelait fort justement dans sa dernière leçon de musique: Serge Rachmaninov (Rachmaninoff avec deux f pour les américains) a vécu les 27 dernières années de sa vie en Amérique (comme Stravinsky), où il a nourri la moitié de la musique de film d’Hollywood.
Qu’est-ce à dire? Simplement qu’on a arrangé sa musique pour s’en servir dans une bonne moitié des films (ou des pubs télé), notamment celle de son prélude en do mineur (dont il avait oublié de déposer les droits…) ou qu’on s’en est inspiré pour l’autre moitié!
N’est-ce pas déjà la preuve d’un talent reconnu quand certains le considèrent encore dédaigneusement comme un romantique attardé (il est vrai qu’il est né en 1873, un an seulement avant Schoenberg), voire comme le compositeur d’une musique boursouflée, vulgaire… Propos de jaloux évidemment.
On connaît tous sa musique sans savoir qu’elle est de lui, bien qu’il ait pourtant tout fait pour se faire connaître, « un concert presque chaque jour pendant trois mois entiers à l’automne 1909 », écrit-il!
Nous allons vous en administrer la preuve immédiatement avec les quelques exemples sonores qui suivent. Nous nous en servirons aussi pour tenter de comprendre comment cette musique fonctionne. Avec un petit QUIZ (et 4 dièses) à la clé.

Bien qu’il ait composé en début de carrière des musiques totalement « pures », je veux dire sans thème mélodique, (juste pour prouver qu’il en était capable 😉 ), R. a en effet écrit des musiques célèbres par leurs thèmes merveilleusement mélodiques, avec de grandes envolées violonistiques et des solos de piano brillantissimes, comme dans ce 1er mouvement du 1er concerto (extrait)

Ou ce thème de l’adagio du 2e concerto:

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D’autres « airs » sont encore plus connus extraits de Vocalise (merveilleux violoncelle de Yo yo ma!) ou de ses mélodies (opus 8 et et 14)

Qu’est-ce qui caractérise donc cette mélodie?

  • Tout d’abord une ligne mélodique faite de notes conjointes, notes très proches les unes des autres, sans intervalle, comme dans une musique chantée. Notons qu’en cela il s’est largement inspiré des musiques religieuses, notamment de la musique orthodoxe (uniquement chantée).

Evidemment, le fait que ces mélodies soient simples et chantantes facilite leur mémorisation, on l’a vu avec l’adagio du 2e concerto. Autre exemple avec le premier mouvement.

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  • Ces mélodies sont souvent très longues, un peu comme celles de Mendelssohn (c’est peut-être le propre des romantiques).

Exemple: cette phrase de plus d’une minute extraite du 2e concerto

La recette? L’utilisation de la cadence évitée.

Rappelons que la cadence classique dite « obligée » ou « parfaite » est conclusive sur la 1er degré (sur la tonique),
Exemple:

Elle peut l’être aussi sur le 5e degré (c’est le cas en jazz avec l‘anatole). C’est cette séquence d’accords: II –>V –>I, de la cadence parfaite qui termine la chanson « j’ai du bon tabac dans ma tabatière », seule chose qu’on peut qualifier de parfaite dans ce tabac musical, (remarque d’un non fumeur).
La cadence évitée (ou rompue, cf. 20 leçons, chap.9) se termine sur le 6e degré:
Exemple II – V – VI

ou plus rarement sur le 3e degré II – V – III.

On sent bien que ces deux formes de la cadence rompue ne sont pas conclusives, et permettent donc de prolonger le thème mélodique.
C’est ce que fait R., toujours dans ce premier mouvement du 2e concerto:

Mais c’est aussi dans le traitement harmonique et orchestral de ces mélodies que R. montre son originalité et son immense talent. Non content d’exprimer les sentiments dans sa musique, il organise le mouvement de ces sentiments dans un long ruban musical qui monte, qui enfle telle une marée jusqu’à son point culminant (les anglo-saxon parlent de « climax« ) pour redescendre ensuite, dans un mouvement de va et vient qui ne pouvait que ravir les cinéastes. 😉 Extrait du 3e concerto:

Pour ce faire, tous les moyens sont bons.

R. utilise par exemple la modulation chromatique. Rappelons (cf. 20 leçons, chap. 11) que la modulation chromatique est le mouvement ascendant ou descendant d’un demi ton que font tierce, sixte et septième quand on alterne ou mélange les modes majeur et mineur. Écoutons ce dernier extrait du 3e concerto:

Belle musique n’est-ce pas? Et maintenant, un petit quiz: comment s’appelle le morceau ci-dessous, et quel est l’illustre pianiste qui le joue 😉 ? Tout adhérent qui répondra en commentaire de ce billet gagnera le privilège de devenir membre actif du Salon, avec tous les honneurs et droits afférents. S’il l’est déjà, il aura droit au ban(c) d’honneur sur le tapis rouge du Salon et tout et tout.
Commentaire, ci-après 😉

5 réflexions au sujet de « Rachmaninov, l’homme d’Hollywood »

  1. Gagné Samlab, bravo mais en partie seulement ! pour le titre de l’œuvre…
    quant à l’interprète (je ne sais pas comment Rachmaninov va le prendre) il s’agit d’un enregistrement midi.

    Par contre on peut entendre Rachmaninov "en vrai " ici dans :

    – Concerto n° 2 ( moderato, orchestre Philadelphia, dir.Stokowsky,1929) :
    http://www.youtube.com/watch?v=x...

    – Prélude en ut #
    http://www.youtube.com/watch?v=Z...

    (Ampico system, 1919)

  2. En fait d’autres immigrants européens, comme Kurt Weill ou Korngold, ont eu à Hollywood au moins autant d’influence que Rachmaninoff.

    Schoenberg a, lui aussi, émigré aux Etats-Unis (pas très loin de l’endroit où vivait Stravinsky, qu’il détestait). Mais Schoenberg ne voulait jamais écrire de musique commerciale, et se tourna vers l’enseignement.

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