Papy Boulez

Je n’ai malheureusement pas pu assister à Pleyel aux deux concerts que donnait récemment Pierre Boulez pour fêter son 85e anniversaire, ni le voir sur Mezzo comme je l’annonçais précédemment. Je pensais donc passer l’évènement par perte et profits, mais Renaud Machart, dans Le Monde en a concocté un article du type « poil à gratter » dans une langue aussi perfide que celle du Maître quand il parle de ses congénères compositeurs.

Je ne résiste pas à l’envie de partager le plaisir de cette lecture avec mes lecteurs, ainsi que la vidéo du 2e concert, celui qui « fit problème » et justifiait le titre de l’article : L’hommage à Pierre Boulez s’est transformé en un concert « cauchemar ».

(Le Monde édition du Dimanche 30 juin 2010, Renaud Machart) A l’entracte de l’interminable second concert de l’hommage rendu par l’Orchestre de Paris et l’Ensemble intercontemporain, les 27 et 28 mai, Salle Pleyel, à Pierre Boulez pour son 85e anniversaire, on s’est surpris à grommeler : « Quel cauchemar… » Au cours d’un second entracte (qui faisait suite à d’autres longues interruptions dues aux changements de plateau incessants), on a entendu le compositeur et chef français, interrogé publiquement par Jean-Pierre Derrien, de France Musique, dire lui aussi que ce concert était « un cauchemar ». On ne pensait pas trouver un tel allié – mais force est de dire que, si le diagnostic est le même, les symptômes relevés ne le sont pas. Un peu inélégamment, Boulez a profité de ce programme inhabituel, constitué d’extraits de ses œuvres fétiches du XXe siècle, pour fustiger l’inadaptation des salles de concert actuelles et redire combien la construction d’un grand auditorium, porte de Pantin, prévue pour 2012, était indispensable au développement de la musique de demain. Afin de pouvoir enchaîner plus rapidement des pièces d’effectifs différents (on passait parfois du grand orchestre au quatuor), il a réclamé un « plateau tournant ». Il a regretté que la Salle Pleyel soit impraticable aux effectifs « spatialisés » de la composition Concertate il suono (2000), de Marc-André Dalbavie (né en 1961), l’un de ses « chouchous » notoires. Pierre Boulez a beau assurer que la place du chef d’orchestre est la moins bonne acoustiquement (sic !) pour contrôler la mise en place et les équilibres sonores d’un tel dispositif, qui répartit des groupes aux quatre coins de la salle, il croit dur comme fer à la spatialisation et voudrait faire admettre que c’est l’avenir musical auquel nul ne saurait échapper. Oublie-t-il que Saint-Marc de Venise a déjà répondu à de telles exigences musicales ? A moins que les compositeurs du XVIe et du XVIIe siècle aient eu le pragmatisme d’écrire en fonction du lieu plutôt que d’attendre qu’on leur construise l’espace rêvé… Malgré tout le respect qu’on porte à Dalbavie, on se dit que construire une salle symphonique qui rompe avec des modèles qui fonctionnent depuis des siècles au bénéfice d’une œuvre aussi cosmétique et creuse (mais habilement tricotée) que Concertate il suono tiendrait de l’absurde et du scandale. Répons, le chef-d’œuvre « spatialisé » de Boulez, serait-il le bijou qui justifie sans conteste un tel écrin ? Mais Répons se joue rarement et peut, en raison de l’amplification prescrite, l’être parfaitement dans des espaces non destinés à la musique (c’est ce qui se fait en général). Quel grand musicien tiendrait aujourd’hui la « spatialisation » comme une vertu cardinale de la musique de l’avenir et oserait affirmer que cette dimension oblige à repenser totalement le plan des salles de musique classique ? On ne connaît que Boulez pour tenir avec autant d’opiniâtreté ce discours. « Un certain parcours », titre de l’hommage, promettait sur le papier. A l’épreuve du concert, on déchantait. Si les enchaînements du premier programme n’ont pas posé de problème, ceux du second étaient insupportables en raison des déménagements incessants du plateau. De surcroît, l’ordre de cette « suite » d’extraits aurait gagné à enchaîner la toccata rythmique qu’est Tema (1981) de Franco Donatoni (1927-2000) à la Notation II (1980) de Boulez pour que la chose ait du sens et éclaire leur commune frénésie rythmique. Mais c’était impossible : la première convoque douze musiciens, la seconde un énorme orchestre. D’ailleurs, on ne sait pourquoi, Stockhausen, Ligeti et Kurtag les séparaient. Après avoir sillonné les chemins de son XXe siècle (qui, il va sans dire, ne comprend, pour la partie la plus récente, ni musique consonante, ni minimaliste, ni spectrale – ne parlons pas du jazz, qu’il déteste), Pierre Boulez a créé deux œuvres de jeunes compositeurs peu connus, Jean-Baptiste Robin (né en 1976) et Helen Grime (née en 1981). C’est courageux. Mais ces pièces étaient conventionnellement ancrées dans une sinistre esthétique d’avant-garde « fin de siècle ». Dans un hommage biographique et musical piquant, donné à la fin du premier concert (mais qui n’a guère fait sourire Boulez, le visage aussi fermé que pendant le concert), les musiciens de l’Orchestre de Paris ont eu l’audace de traiter l’octogénaire de « papy ». Mais si l’ancien jeune loup de la modernité musicale est un « papy », c’est, à n’en point douter, un papy qui fait de la résistance.


3 réflexions au sujet de « Papy Boulez »

  1. Beaucoup d’œuvres contemporaines (qui datent en fait du XX e siècle ) encore peu jouées, incluent cette notion de spatialisation…Je ne trouve pas cette "exigence" si démesurée ni même déplacée. N’y a t-il pas dans certaines pièces de Boucourechliev cette même exigence ?

    On sait bien qu’en France on fuit " Stockhausen, Xenakis, et les autres…" mais

    La spatialisation fait partie intégrante de la musique, la preuve en est des expériences passées ( Berlioz, et bien avant les musiciens de Venise…)

    le génial Edgar Varèse aussi ne dédaignait pas cette notion essentielle :
    espace et son, …interaction des timbres; géographie d’orchestre…

    Pierre Boulez est loin d’être le seul à  se préoccuper d’espace et de spatialisation…les connaisons nous tous ? C’est bien présomptueux d’affirmer

    " Quel grand musicien tiendrait aujourd’hui la "spatialisation" comme une vertu cardinale de la musique de l’avenir et oserait affirmer que cette dimension oblige à  repenser totalement le plan des salles de musique classique ? On ne connaît que Boulez pour tenir avec autant d’opinià¢treté ce discours."

    Même Un compositeur qui écrit pour grand orgue de cathédrale, n’écrirait pas de la même façon que pour une petite salle non réverbérante… ( voir la musique de Louis Vierne )

    Les projets d’orgue révolutionnaires de Guillou en un sens incluent aussi cette notion de spatialisation

    peut-être que si les compositeurs vivaient avec leur temps, ils cesseraient au contraire de penser "concert-salle dortoir" où¹ on reste figé dans des fauteuils confortables …non ?

    "Les salles classiques fonctionnent depuis des siècles" … ? ça prouverait seulement qu’on y joue peut-être la sempiternelle même musique …( mais là  j’exagère un peu …)

    Boulez a parfaitement raison, il n’y a pas encore de salle de concert du XXI es digne de ce nom, permettant d’y jouer les œuvres vraiment audacieuses.
    Il faudrait que les architectes se penchent vraiment un jour sur le problème…Boffil ? Calatrava ?

    mais la musique il est vrai n’est pas une priorité, en ce temps de crise.

  2. J’ai assisté au premier des deux concerts, celui du 27 mai. En voici un rapide compte-rendu.

    Messiaen ("Appel interstellaire" pour cor solo, extrait de "Des canyons aux étoiles") : Boulez a choisi probablement l’extrait le moins intéressant que l’on puisse trouver dans tout Messiaen, un duo de cors insipide (pourquoi ce "solo" est-il joué à  deux ? aucune explication dans le programme).

    Bartok (Musique pour cordes, percussion et celesta) et Berg (Quatre pièces pour clarinette et piano op. 5) étaient intéressants et correctement interprétés.

    Webern (Cinq mouvements pour quatuor à  cordes op. 5) : égal à  lui-même, c’est-à -dire : froid.

    Varèse (Octandre) : une pièce que j’aime bien mais qui ce soir manquait de punch. La direction mécanique de Boulez ? Peut-être mon éloignement (j’étais au milieu du premier balcon) ? Pleyel ne se prête pas à  la musique de chambre. Mais tout de même, les pièces pour clarinette et piano de Berg passaient beaucoup mieux.

    Après l’entracte :

    Debussy (Nocturne n°1 : Nuages) : la direction de Boulez a la réputation d’être analytique, "on entend tout", et rythmiquement précise. Ce sont des qualités partagées avec mon ordinateur, qui est lui aussi capable de mettre en avant chaque voix, et de respecter une battue stricte. Toutefois mon ordinateur a moins de succès que Boulez.

    Schoenberg (IIième et IIIième pièces des Cinq pièces pour orchestre op. 16) : je n’ai pas reconnue Farben, qui est pourtant une belle matière sonore.

    Ravel (Une barque sur l’océan, orchestration Debussy) : légère déception, moindre que pour Nuages. On sent une certaine émotion.

    Stravinski (Le Sacre du Printemps, fin de la IIième partie) : là  enfin la direction de Boulez se montrait efficace pour mettre en valeur la partition.

    Après une pause interminable, il y avait une présentation de "Boulez, ses pour, ses contre", sans qu’on sache en quoi elle consisterait.
    On a installé le maître sur une estrade, dans un fauteuil, avec un lampadaire pour l’éclairer, et un commissaire (appelé "modérateur" dans le programme) pour l’interroger.
    Alors un récitant est apparu, qui a entrepris de narrer par le menu la vie du jeune Boulez, se voulant drôle mais ne réussissant pas, accumulant les anecdotes d’authenticité douteuse :

    – Bébé Boulez ne marche qu’à  trois ans. Le récitant met ça sur le compte de "l’aversion pour le rythme régulier".
    – Etudiant à  Paris, Boulez se procure de l’argent de poche en jouant du piano aux Folies-Bergères.
    – Yvette Horner reçoit une demande de Pierre Boulez pour créer un concerto pour accordéon… Après enquête, le prétendu Boulez se révèle être un escroc déguisé.

    Au bout d’une demi-heure de ce galimatias ponctué d’interventions musicales peu inspirées (et tonales, au grand dam sans doute de l’intéressé), j’ai quitté la salle.

    Au chapitre des désagréments de ce concert décidément décevant :
    – Aucun commentaire sur les œuvres interprétées, dans le programme. On aurait pu avoir le point de vue de Boulez, par exemple. Etait-ce pour pousser les spectateurs à  acheter le livre en vente dans le hall ?
    – La salle Pleyel a décidé, depuis le début de l’année, que tout sac doit être déposé à  l’accueil. Je suis donc obligé de déposer mon sac à  dos, qui me sert à  transporter mon PC portable professionnel. Il paraît que c’est parce que des clients se sont plaints que les gens font du bruit avec leur sac pendant les spectacles.
    Personnellement je me plaindrais plutôt du bruit que font les papis et mamies du XVIième, bien arrivés dans la vie, à  tousser et moucher. Ils viennent directement de chez eux, sans sac à  dos bien entendu, ils n’ont pas une dure journée de travail avant. Et on ne peut pas leur demander de laisser leur tête au vestiaire.
    Il y en a d’ailleurs un qui a fait un esclandre, avant le début du concert, parce qu’il y avait une caméra de télévision installée au balcon, qui le gênait légèrement. L’idée que le concert puisse être vu par des millions de personnes devait sans doute le froisser. Mais vu le programme il n’y avait aucun risque.

  3. En effet, il est extrêmement étonnant que Pierre Boulez ait choisi de promouvoir l’œuvre d’un Jean-Baptiste Robin, jeune compositeur-organiste qui allie l’absence de personnalité (ce qu’on peut entendre de lui ressemble toujours, soit à  du Thierry Escaich, soit à  du Jean-Louis Florentz) à  la vulgarité, et qui semble ici singer sans grande conviction une esthétique à  la Dalbavie-Mantovani…

    Je ne partage pas entièrement la virulence de Renaud Machard : Dalbavie, au moins, a un univers. Mais si le choix de ces œuvres de jeunes musiciens est du fait de Pierre Boulez, il faut bien reconnaître un manque cruel d’audace et de clairvoyance.

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