Heitor VILLA-LOBOS : MAGDALENA (1948) Théâtre du Châtelet, du 18 au 22 mai 2010

Magdalena est la seconde œuvre lyrique du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos (1887-1959) dont la saison musicale 2009-2010 commémore le cinquantenaire de la mort, notamment en France, par une série de manifestations en collaboration avec les services culturels de l’Ambassade du Brésil.

Heitor Villa-LobosIl s’agit d’une « Aventure Musicale » (« Musical Adventure ») en deux actes, selon le sous-titre donné par Villa-Lobos lui-même, à mi-chemin entre comédie musicale et opéra, qui fut créée le 20 septembre 1948 au Ziegfeld Theater de Broadway à New-York.

Le livret est de Frederick Hazlitt Brennan et de Homer Curran. L’adaptation et les lyrics sont de Robert Wright et George Forrest. C’est le cinéaste Jules Dassin qui assura la mise en scène de cette création, la plus chère jamais entreprise à Broadway à l’époque. Le chorégraphe Jack Cole contribua à introduire, pour l’occasion, une approche « primitiviste moderne » nouvelle dans la comédie musicale américaine.

Le titre ne renvoie pas à un des personnages de l’œuvre mais au nom du fleuve au bord duquel se déroule une bonne part de l’intrigue.

Le Théâtre du Châtelet, à l’occasion de l’année Villa-Lobos en France, reprend cette œuvre du 18 au 22 mai, sous la direction musicale de Sébastien Roulland, à la tête de l’Orchestre Symphonique de Navarre (directeur musical depuis 1997 : Ernest Martinez Izquierdo), le plus ancien orchestre symphonique espagnol fondé en 1879 par le compositeur et virtuose Pablo Sarasate, et du Chœur du Châtelet, avec une mis en scène de Kate Whoriskey.La soprano Aurélia LEGAY, que l’on peut entendre sur le forum lyrique de MusiComposer.fr dans des œuvres d’Yves RINALDI,  y interprète Teresa, un des deux rôles féminins principaux, en compagnie de Marie-Eve MUNGER, François LE ROUX  et Mlamli LALAPANTSI.
– Direction musicale : Sébastien Rouland ; Mise en scène : Kate Whoriskey ; Décor : Derek McLane ; Chorégraphie : Warren Adams ; Costumes : Paul Tazewell.
– Distribution : Maria : Marie-Ève Munger ; Teresa : Aurélia Legay ; Pedro : Mlamli Lalapantsi ; General Carabaña : François Le Roux ; The Old One : Harry Nicoll ;
Docteur Blanco : Matthew Gonder; Padre Jose : Victor Torres; Zoggie : Vincent Ordonneau.– Adaptation et Lyrics : Robert Wrightet George Forrest ; Livret : Frederick Hazlitt Brennanet Homer Curran. Spectacle présenté en version anglaise.
Orchestre symphonique de Navarre,Chœur du Châtelet et Maîtrise de Paris.
En partenariat avec l’Orchestre symphonique de Navarre et le Gouvernement de NavarreUNE ŒUVRE A LA CONFLUENCE DES CULTURESL’originalité de l’intrigue, mêlant conflit religieux et népotisme politique, dénonciation de l’exploitation des indiens Muzos en Colombie dans les mines d’émeraudes et conflit amoureux, avait de quoi dérouter les spectateurs new-yorkais de l’après-guerre, plutôt habitués aux intrigues convenues se déroulant dans un cadre culturel spécifiquement nord-américain, sinon occidental, ou bien habillées d’un exotisme de bazar.L’accueil fut d’ailleurs assez mitigé. Malgré le regain d’intérêt dont la musique de Villa-Lobos bénéficiait aux USA depuis le début des années 1940, les critiques furent nombreuses à l’encontre de Magdalena : caractère hybride de l’œuvre, entre comédie musicale et opéra classique, incursion de considérations politiques plutôt mal vues alors, l’Amérique conquérante et sûre de son modèle démocratique tolérant mal d’être critiquée de l’extérieur, et enfin, coût exorbitant de l’œuvre, à une époque de restriction qui touchait également les américains. En effet, la production de Magdalena faillit provoquer la ruine de Broadway, tant les moyens mis à la disposition de Villa-Lobos pour parvenir à ses fins furent considérables, jamais un spectacle musical n’ayant coûté aussi cher. Il semble d’ailleurs que, depuis, Magdalena détienne toujours le record en la matière…
Reste qu’aujourd’hui l’œuvre est saluée pour la richesse de sa texture orchestrale, l’extraordinaire inventivité musicale qu’elle déploie, mêlant folklore sud-américain et comédie musicale américaine ainsi que pour la pertinence de son propos dramatique, que la suite des évènements qui secouèrent l’Amérique Latine, dans les années 1950-1980, confirma malheureusement. Autant l’intrigue de Magdalena se conclue bien, autant la fin du XXe siècle fut entachée de conflits sanglants pour cette partie du continent américain qui se dégageait dans la douleur de plusieurs siècles de colonisation réelle de néo-colonialisme économique et de déchirements idéologiques dont elle porte encore les stigmates.
Villa-Lobos eut le mérite d’introduire avec Magdalena le thème de l’indianité menacée par l’acculturation, sous l’effet du rouleau compresseur culturel occidental, sous couvert de développement économique, thème cher à l’anthropologue Claude Lévi-Stauss qu’il aura à cœur de développer, quelques années après la création de Magdalena à New-York, dans Race et Histoire et Tristes Tropiques. L’air du temps était à l’émancipation des peuples après l’éclatement politique de l’Occident pendant les années de guerre.UN ARGUMENT CONVENU Mais ne nous leurrons pas. Magdalena innove certes par cette thématique nouvelle mais ne pousse pas la réflexion jusqu’à se livrer à un réquisitoire politique et culturel de cette acculturation dénoncée par Lévi-Strauss. L’œuvre se limite à une intrigue amoureuse convenue et l’on a parfois l’impression de se trouver dans l’univers caricatural et bouffon du film Viva Maria ! de Louis Malle plutôt que dans le registre de la conscientisation politique, alors en marche chez de nombreuses ethnies et peuples d’Amérique Latine. Le livret de Magdalena exploite tous les ressorts éprouvés de la comédie musicale et de l’opéra européen, dans un souci de ne pas heurter un public qui réclamait avant tout de « l’entertainment » (amusement).
L’action se situe alternativement en Colombie et à Paris.ACTE 1 :Sur les bords du fleuve Magdalena, dans un village des faubourgs de Puerto Honda (Colombie), en 1912, les indiens Muzos, fraîchement convertis au christianisme par le Padre José, travaillent durement dans les mines d’émeraude. Ils pratiquent une religion syncrétique, mêlant culte virginal et culte de l’oiseau protecteur Teru. La mine est propriété du général Carabana qui impose des conditions de travail pénibles, suscitant le mécontentement des indiens Muzos, conduits par Maria, qui menacent de faire grève. Maria tombe amoureuse de Pedro, chauffeur de bus local qui débarque les indiens qui travaillent à la mine.
Paris, deux semaines plus tard, au café « À la petite souris noire », tenu par Teresa, spécialiste reconnue pour ses crêpes Suzette, le général Carabana sirote son champagne, lorsque débarque le maire du village colombien, le Major Blanco, chargé de convaincre le général de rentrer au pays avec Teresa afin de mettre un terme au conflit social qui agite la mine.
Débarquant en Colombie dix jours plus tard, le général et Teresa sont mal accueillis. De dépit, Teresa cherche à séduire Pedro qui ordonne aux indiens de l’ethnie Chivor, demeurée païenne, de dérobée une statue de la Madone, à l’issue d’une fête.ACTE 2 :Dans la jungle colombienne, lors d’un rituel païen en l’honneur de l’oiseau Teru, Maria découvre la vérité sur le vol de la statue de la Vierge et décide donc de reporter ses noces avec Pedro, instigateur du forfait. Elle veut aussi pouvoir régler le conflit à la mine avant son mariage, tandis que Pedro confirme son attachement indéfectible à la liberté de son peuple. La révolte éclate alors à la mine.
À l’occasion d’un banquet se déroulant dans la propriété du général Carabana, Maria accepte un accord amiable avec le général en feignant de consentir à convoler avec celui-ci qui la convoite depuis longtemps. Se sentant trahie, Teresa qui officie aux cuisines, se venge en tuant le général d’une indigestion. Désireux de faire triompher les intérêts du général, le major Blanco fait saboter le bus de Pedro qui explose en pleine rue. Maria est désespérée et se confie au Padre José. Pedro, qui a miraculeusement échappé à l’attentat, refait surface et permet qu’un consensus soit établi entre tous les protagonistes, afin de mettre un terme à la révolte des mineurs Muzos et à la spirale de violence qui menace le village. La statue de la Madone est restituée pour l’occasion.La partition écrite et orchestrée par Villa-Lobos reprend quelques passages de ses célèbres Bachianas Brasileiras (9 opus s’étalant de 1932 à 1944) et fait la part belle à un orchestre somptueux, de type ravélien. Malgré les coupes opérées par le commanditaire américain, la partition fut unanimement saluée par la critique, faisant oublier le caractère quelque peu bancale de l’intrigue, dont certaines situations frisent le ridicule.
Il en n’en demeure pas moins que Magdalena figure comme l’une des œuvres lyriques les plus originales sinon les plus étranges du répertoire du XXe siècle. À découvrir ou à redécouvrir.

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