Rencontre avec Leticia Cuen, compositrice, à  Paris, place Stravinski

Il est 14 h 30 passées, une jeune femme brune, l’allure décidée, s’approche de l’entrée de l’Ircam, je reconnais Leticia Cuen. Dans un franc sourire, éclairant son visage juvénil, elle lance aussitôt : « Bonjour, Emilie on se tutoie ? » puis s’excuse pour ses quelques minutes de retard, bien involontaires, conséquence inévitable de l’intense trafic parisien.
De cette jeune compositrice, née à  Mexico, nous connaissons à  présent les œuvres pour piano, récemment enregistrées par Maxime Hochard (CD RT classique 2006-2007).
Leticia Cuen © Jean-Pierre Duarte Répondant avec enthousiasme à  l’invitation de Musicomposer nous avions convenu de nous rencontrer en cet aprês-midi du 30 décembre 2008 pour faire plus ample connaissance.

Bravant le froid, nous traversons rapidement la place Stravinski, pour nous installer dans un des cafés tout proches. Nous entamons bientôt deux heures de conversation à  bà¢tons rompus. Les poêles suspendus chauffent à  plein rendement la terrasse couverte qui nous accueille, à  nos pieds, quelques moineaux sautillent à  même le sol pavé. On aperçoit au dehors, les silhouettes fantastiques de la fontaine Tinguely – Niki de Saint-Palle, sculptées à  la mémoire d’Igor Stravinski. Il neige. Leticia Cuen, converse avec moi depuis de longues minutes, elle s’exprime avec naturel et évoque tour à  tour le temps de ses études à  Mexico, son apprentissage de compositeur auprês de ses maîtres, ses doutes, ses convictions. «J’ai toujours su que je serai musicienne, que j’exercerai dans le métier de la musique, le tout étant de bien choisir son domaine, interprête ? compositeur ? professeur ? », avoue-t-elle. Dans ces instants de choix décisifs, on la devine à  la fois solitaire et volontaire. Pudique, Leticia ne s’attarde pas sur cette période précise, on comprend que la composition est pour elle, essentielle. La composition comme une voie royale à  suivre, une voie créatrice. Composer pour se construire, pour se connaître soi-même en quelque sorte, telle semble être sa devise. Bien que sa famille soit mélomane, elle ne compte que quelques musiciens, dont une aà¯eule (arriêre arriêre grand-mêre paternelle) pianiste et compositrice, ayant fait toutes ses études à  New-York, un oncle et une soeur chanteuse, qu’elle évoque avec affection et une certaine admiration. Ses parents quant à  eux, apprécient beaucoup la littérature et la poésie. Leticia Cuen reconnaît son penchant pour la poésie et son attachement indéfectible au poête Pablo Neruda. «Il faut absolument lire ses poêmes dans la langue originale » quitte à  commencer d’étudier la langue espagnole ! » confie-t-elle. J’apprends qu’elle cultive ainsi les langues étrangêres qu’elle semble pourtant déjà  pratiquer à  merveilles (l’espagnol, le français, l’italien, l’anglais). Evidemment, Leticia se défend du compliment :« l’anglais je ne fais encore que l’étudier  », précise- t-elle. Compositeur, elle écrit également des poêmes depuis sa plus tendre enfance, qu’elle compte bien mettre en musique un jour, bien qu’elle l’ait déjà  fait pour certains d’entre euxOn l’imagine aisément pianiste, au vue de ses compositions et de son attachement au répertoire pianistique, or elle est guitariste de formation , « je ressens vivement l’absence de ma guitare, c’est un véritable manque », commente-t-elle en tournant la tête à  ce moment, comme pour chercher l’ instrument autrefois favori, resté au pays natal. Sacrifier la guitare à  la seule composition fut un choix nécessaire d’aprês elle, mais nombre de compositeurs et interprêtes ont parfois de cruelle décision à  prendre. On la devine énergique et pleine d’ambition, une musicienne déterminée et três pressée de conquérir son public. Elle insiste sur l’importance de créer des liens, d’utiliser les moyens modernes de communication, mais plus qu’à  des titres particuliers, médailles et diplômes prestigieux, obtenus avec mérite tout au long de ses études de musique, en composition musicale, musicologie et psychopédagogie ( Ecole Nationale de Musique de l’UNAM de Mexico , Université de Paris IV Sorbonne) on comprend que Leticia Cuen attache plus d’importance aux rencontres humaines dont sa vie musicale la comble. Ainsi évoque –t-elle avec émotion les personnalités qui ont compté pour elle : le professeur Michel Imberty, de l’université de Paris, les maîtres qui l’ont formée à  la composition Salvator Rodriguez, Arturo Marquez et Julio Estrada, les amis artistes, interprêtes et dédicataires, les pianistes Cédric Tiberghien et Maxime Hochart, les fondations artistiques qui l’ont encouragée et soutenue (le festival Coeur en musiques , la Cité des Arts à  Paris). Les préludes n’ont-ils pas été inspirés par Cédric Tiberghien , ou du moins n’est-ce pas lui qui l’a fortement encouragée dans cette voie de composition ? Quels sont les projets de Leticia Cuen ? Elle semble en avoir plein la tête. Parmi les œuvres en cours, on compte une œuvre pour orchestre (qui sera créée lors du concert d’ouverture du Festival d’Opéra de Méditerranée 2009, ce concours prestigieux : concours lyrique international de la méditerranée est déjà  signalé ici,
le second cycle des Préludes pour piano et des œuvres pour deux pianos. Leticia Cuen ose bien d’autres rêves de composition dont une œuvre pour mezzo-soprano et orchestre qui lui tient particuliêrement à  coeur. Son cd regroupant ses Oeuvres pour piano RT classiques, (Maxime Hochart, piano) est bien classé dans ventes classiques et Leticia ne cache pas sa satisfaction.
© Krzysztof Lewandowski
Leticia Cuen et Maxime Hochart au piano Est-il possible de vivre plusieurs vies à  la fois, en étant professeur de composition au conservatoire de Romainville, compositeur, devant honorer des commandes importantes, universitaire, docteur en musicologie, doctorante en philosophie de l’art et esthétique de la musique (doctorat préparé sous la direction de Jacqueline Lichtenstein) et enfin affectée à  un poste de responsabilité dans une entreprise commerciale ? On lui souhaiterait volontiers des journées de 48 heures, mais sans fatigue excessive, afin qu’elle puisse se consacrer à  sa guise à  la seule composition ! De ses compositeurs préférés, Chopin, Rachmaninov, Liszt, Debussy, Ligeti, nous n’aurons à  peine le temps de parler, et encore moins des correspondances artistiques et des œuvres qu’elle aime réaliser avec ses amis peintres Le temps passe três vite, place Stravinski, et bien des questions sont restées en suspens, auxquelles on se promet de répondre au plus tôt *. Décidément, la musique elle-même, dans sa simple énonciation est souvent un juste avant-portrait du compositeur considéré. Leticia Cuen ressemble à  sa musique, une personnalité enjouée et sensible, pragmatique, parfois grave, comme soudainement encerclée d’un silence énigmatique. Compositrice inquiête, soucieuse de se délivrer des musiques, que pourtant elle se plaît à  imaginer. Il ne neige plus. Tandis que Leticia, joyeuse et pressée, se dirige à  présent vers l’opéra Bastille, je vais dans la direction opposée, observant amusée, les imperturbables clé d’ut, clé de sol et figurines tournoyant dans cette fontaine enchantée, (Vue panoramique de Fontaine Tinguely, site insecula) et me viennent à  l’esprit ces quelques vers de Pablo Neruda : « Je trouve dans la quiétude des choses un chant immense et muet. » () « Je sens un vague désir d’adorer les lointains,
de me perdre dans la brume des lacs, de m’éblouir à  la clarté de l’allégresse

(Cahiers de Temuco,1 et 51)

© Emilie A. pour Musicomposer.fr NB:

* interview de Leticia Cuen à  lire sur le blog  prochainement
** site de  :Leticia Cuen

4 réflexions au sujet de « Rencontre avec Leticia Cuen, compositrice, à  Paris, place Stravinski »

  1. Merci à  Emilie pour cette narration si romantique, si vivante, si littéraire nous ressentons chez elle une véritable «patte» d’écrivain. Son talent naturel nous a permis de rencontrer Laeticia Cuen, comme si chacun d’entre nous l’avait effectivement, et personnellement vécu ; ce récit possède également la vertu créatrice de nous emporter vers une aventure humaine et musicale pleine d’émotions et de promesses, et je pense que le site «MusiComposer» ne saurait, non seulement, faire l’économie de ces rencontres, mais aurait bien plus de bénéfice à  favoriser l’émergence de ces expériences particulières.

    Merci à  elle aussi de donner (ou de redonner) cette dimension spirituelle et littéraire nécessaire à  toute création musicale, ce dont tout bon compositeur ne saurait se passer, tant elle constitue la nourriture première de bien des œuvres, et quand je crois absolument salutaire de ne pas rester cantonné à  la seule technique, concernant la musique.

    Puis-je demander aux membres du bureau de l’Association la cooptation de Laeticia Cuen comme «Compositeur Associé», et bien que cela ne soit certainement pas nécessaire, de proposer le ou les motifs suivants :

    – soit pour l’ensemble des œuvres de sa jeune carrière,
    – soit à  titre de récompense spéciale pour ses préludes ?

    Peut-être puis-je aussi suggérer l’ouverture d’un item du forum pour entrer plus avant dans la connaissance de ses productions musicales ?

  2. Je vois que l’une et l’autre (Emilie et Leticia Cuen) ont un admirateur en commun. Je ne doute pas qu’elles apprécient ! 🙂

    Concernant la candidature de Leticia, je signale qu’elle a un compte ouvert comme adhérente.
    La suite, c’est à  dire le fait "d’ouvrir un item du forum pour y entrer plus avant dans la connaissance de ses productions musicales" est une initiative qui lui appartient.

    Et en même temps, c’est un passage obligé pour que le bureau de l’association puisse proposer sa cooptation…
    Espérons qu’elle nous entende.
    Les adhérents comprendront alors tout l’intérêt de sa présence dans notre association.

  3. Cinderella dit : "vous devez décrire ce (qui est) vraiment talentueux et créatif".
    Pourquoi dites-vous cela? Vous avez écouté la musique de L. ?

    Nous, nous sommes dans l’attente de l’intéressée, qui devait nous proposer quelque chose à  écouter sur nos forums (bientôt en anglais) :
    http://www.musicomposer.fr/forum...
    C’est dans ces forums que l’on fait de VRAIES critiques. Emilie (Mazurka) la première.
    Le blog a un autre objectif, plus "léger", plus littéraire…
    Et je remercie Emilie de m’aider à  l’animer d’un manière plaisante. 🙂

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