L’embonpoint suspect des statues égyptiennes

Nota: un certains nombre des photos originales de cet article ont été malheureusement égarées. Nous conseillons au lecteur de se reporter (via Google, par exemple) aux sites spécialisés et notamment wikipedia :-):

Deux  personnalités égyptiennes de l’époque des grandes pyramides sont passées à la postérité grâce à leurs statues respectives, lesquelles présentent la particularité d’être deux chefs d’œuvre bedonnant. Il s’agit du célèbre Scribe Accroupi, véritable icône du Musée du Louvre et de la statue du vizir Hémiounou, clou des collections égyptiennes du Roemer-und Pelizaeus-Museum d’Hildesheim en Allemagne.

Le Scribe Accroupi du Louvre.

Le vizir Hémiounou d’Hildesheim.
Le vizir  Hemioulou

La statue du Louvre, bien qu’anonyme, présente des caractères stylistiques qui permettent de la dater à peu près de la même période que celle d’Hildesheim, c’est-à-dire de la IVe dynastie (2613-2498 av JC).
Les rois de la IVe dynastie furent les constructeurs des grandes pyramides de pierre qui s’élèvent encore sur les sites de Meïdoum, Dashour et surtout Giza. Ils laissèrent un souvenir si prestigieux que les anciens égyptiens eux-mêmes considéraient cette IVe dynastie comme leur « âge d’or ». Les noms de Snéfrou, Khéops, Khéphren et Mykérinos sont les plus célèbres de cette lignée de grands monarques.
Des centaines de tombeaux entourent leurs pyramides, dernières demeures des plus hautes personnalités de cette période. C’est surtout autour de la pyramide de Khéops que se concentre la majorité de ces mastabas. On distingue deux cimetières principaux : celui situé à l’Ouest de la Grande Pyramide, le plus ancien des deux, qui comprend les tombes les plus petites dont certaines appartenaient aux proches du pharaon, et celui situé à l’Est, caractérisé par des tombes plus vastes et plus récentes que le premier. C’est dans un mastaba du cimetière Est que fut découverte la statue d’Hémiounou, encore en place dans son Serdab (= local aveugle spécialement aménagé pour abriter la statue du défunt). Les inscriptions trouvées dans la tombe révèlent qu’Hémiounou, petit fils du pharaon Snéfrou donc neveu du pharaon Khéops, occupait de hautes fonctions : il était en effet Vizir (= Premier Ministre) et fut chargé de la construction de la Grande Pyramide. Peut-être en fut-il l’architecte ? Quant au Scribe Accroupi du Louvre, il fut trouvé en 1850 par le grand égyptologue Auguste Mariette (qui découvrit notamment à Meïdoum les deux splendides statues de Rahotep et Nofret, oncle et tante de Khéops) à Saqqara, non loin de l’antique capitale de l’Ancien Empire, Memphis. Le Scribe ne se trouvait plus dans sa tombe d’origine mais avait été réutilisé, ainsi que d’autres statues de l’Ancien Empire (2700-2100 av JC), pour combler le puits d’accès d’un tombeau tardif datant de la Basse Epoque (750-332 av JC). Cette pratique consistant à réemployer des éléments sculptés anciens pour combler les puits funéraires était assez courante à la fin de l’histoire de l’Egypte Pharaonique. Qui était-il ? On l’ignore, la statue ayant perdu son socle amovible caractéristique des statues de scribes anciennes, sur lequel on inscrivait le nom et les titres du propriétaire.
Statue du prince Setka représenté en scribe.

La statue est encastrée dans un socle gravé de hiéroglyphes énumérant ses nom et titres. Il s’agit de la plus ancienne version complète connue de ce genre de représentation, IVe dynastie, Louvre. Certains égyptologues ont émis l’hypothèse que le Scribe du Louvre représenterait un certain Péhernéfer qui vivait sous la IVe dynastie (2613-2498 av JC) et dont une statue, servant elle aussi de remplissage au puits funéraire tardif, fut trouvée à proximité du Scribe, en compagnie des statues d’un autre dignitaire nommé Sekhemka qui lui vécut à une époque légèrement postérieure de celle de Péhernéfer, sous la Ve dynastie (2498-2345 av JC). Tout ce joli monde fut expédié par Mariette à Paris et cohabite désormais dans la même salle du Louvre. Ce sont donc des indices de voisinage et surtout de style qui permettent de dater le Scribe Accroupi de la IVe dynastie.
La minceur des lèvres exceptée, la statue de Péhernéfer n’offre que peu de ressemblance avec le visage si personnalisé du Scribe Accroupi et il semble donc fort douteux qu’il s’agisse du même personnage. En admettant que les deux œuvres aient été sculptées dans deux ateliers différents, par des artistes de talent différent, il semble difficile d’admettre une identité commune. Le fait que les deux statues aient été retrouvées à proximité ne prouve rien, compte tenu qu’elles furent déplacées de leur lieu d’origine et ceci dès l’Antiquité.
 
Statue de Péhernéfer, IVe dynastie, Louvre.

Trouvée à Saqqara, 4è dynastie. Elle mesure environ 1 m. A droite l’amiral Tchenty ( taille de 1 coudée). La main droite de Pehernefer est repliée sur un « boudin » de pierre, dont la signification est encore obscure. Mouchoir replié ?

Le seul point commun physique entre les deux hommes est le léger embonpoint qu’ils affichent sur leurs statues respectives et que l’on retrouve d’ailleurs chez Hémiounou. Il ne faut pas en conclure que la cour de Khéops était peuplée de hauts fonctionnaires enclins à l’obésité (il dût y en avoir quand même quelques uns !) car il s’agit en réalité d’une adiposité purement symbolique, que l’on retrouve dans de nombreuses statues de l’Ancien Empire. Elle sert de code de représentation signalant le statut social élévé du propriétaire de la statue. Péhernéfer occupait la charge de « Chef des bouchers (de la Cour) », poste clé de l’intendance royale correspondant à peu près à celui qu’occupait le célèbre Vatel au début du règne de Louis XIV. Aujourd’hui encore l’adiposité est signe de richesse (et de bonne santé !) en Orient ; les mentalités ont la vie dure ! Au fait, pourquoi prétendre qu’il s’agit d’une convention formelle alors qu’il se pourrait que nos hauts fonctionnaires du Temps des Pyramides aient eu quelques bourrelets de prospérité à exhiber ? Parce que lorsque l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que l’embonpoint figure sur des statues dont les visages affichent, au contraire, une finesse, voire une maigreur, plutôt déconcertante. Et c’est justement le cas du Scribe Accroupi du Louvre dont le visage anguleux est reconnu comme étant un sommet de réalisme dans l’art du portrait égyptien.   
Le contraste est saisissant entre ce visage carré, aux joues creuses et aux pommettes saillantes, dont la bouche demeure serrée, comme figée dans une expression tendue, presque crispée et la mollesse d’un corps adipeux, poitrine flasque et bourrelets en prime. Pour expliquer cette anomalie, il faut regarder le visage comme un authentique portrait, celui d’un homme plutôt mince, et le corps comme étant l’expression codifiée de son statut social, celui d’un haut fonctionnaire. En effet, l’attitude du scribe accroupi symbolisait le pouvoir, dans une société où la maîtrise de l’écriture et donc l’appartenance à l’administration déterminait la césure entre gouvernants et gouvernés. C’est pourquoi, il était d’usage qu’un noble se fasse portraiturer en scribe, même s’il n’exerçait pas cette charge. L’exemple de la statue du prince Setka, la plus ancienne version complète de statue de scribe connue, lui-même fils du pharaon Djedefrê (fils et successeur de Khéops) en apporte une illustration complète.
Statue du prince Setka, Abou Roach, IVe dynastie, Louvre.
La statue, en granit, est encastrée dans un premier socle en bois lui-même contenu dans un socle quadrangulaire en calcaire sur lequel sont gravés les nom et titres du prince.
Au départ réservée aux membres de la famille royale détenteurs des plus hautes charges de l’Etat ou membres du clergé, la représentation dans l’attitude du scribe accroupi en train d’écrire sur un rouleau de papyrus à l’aide d’un calame (tige de roseau taillée) se démocratisa à partir de la Ve dynastie et gagna des sphères moins prestigieuses. Bon nombre de fonctionnaires de second plan purent ainsi se faire immortaliser dans cette posture « sociale ». Le cas du Scribe Accroupi du Louvre demeure mystérieux. Aucune statue de scribe connue n’atteignant un tel degré de raffinement plastique et de réalisme des traits, cas rare d’expression grave dans la statuaire égyptienne de cette époque, plutôt encline à montrer l’image de la jeunesse souriante. Seuls quelques portraits de la IVe dynastie peuvent soutenir la comparaison et c’est la raison pour laquelle cette œuvre doit très vraisemblablement dater de cette époque prestigieuse, tout comme devait l’être le personnage représenté (un membre de la famille royale ?)
 
Le scribe du Louvre vu de profil.
Le socle adopte lui aussi la même forme en demi cercle que
celui  de la statue du prince Setka, elle aussi conservée au Louvre. Citons le buste du prince Ankhâf, contemporain des pharaons Khéops et Khéphren, dont le visage porte les stigmates de la vieillesse, cas unique à cette époque ancienne et qui va à l’encontre des conventions habituelles de l’art égyptien. Tout comme le Scribe Accroupi du Louvre, ce buste peut être considéré comme un véritable portrait réaliste de son propriétaire et se place au rang des plus grands chefs d’œuvre de la sculpture pharaonique.

Buste du prince Ankhâf, retrouvé dans le cimetière Est de la Grande Pyramide, IVe dynastie, Musée de Boston.


Tête de sphinx ayant appartenu au pharaon Djedefrê, quartzite rouge, Abou Roach, IVe dynastie, Musée du Louvre.

La tête en quartzite rouge du pharaon Djedefrê montre également un visage anguleux, comparable, dans sa volonté de sculpter un portrait réaliste, au visage du Scribe Accroupi du Louvre.

Détail visage sribe
Détail du visage du Scribe Accroupi du Louvre montrant la technique d’incrustation de pierres dures et de cuivre des yeux. Rares sont les statues anciennes disposant de ce raffinement technique et l’ayant si bien conservé.

Le Scribe Accroupi du Louvre a fait l’objet d’une littérature abondante sans que pour autant nous en sachions plus sur l’identité de ce personnage au regard scrutateur. Un fait semble désormais acquis : il n’était ni gros ni insignifiant. Seul un homme de très haut rang aurait pu se permettre de faire appel à un sculpteur d’un tel talent et seul un sculpteur travaillant à la Cour de Memphis aurait pu posséder une telle maîtrise de son art. Son attitude – il est représenté en train d’écrire – permet de le dater de la IVe dynastie ou du tout début de la Ve dynastie, à partir de laquelle les scribes sont plutôt représentés en train de lire.
Détail de la statue d’Hémionou, IVe dynastie, Hildesheim.
Le buste de la statue d’Hémiounou montre des signes d’adiposité encore plus marqués. Cependant, contrairement au Scribe Accroupi du Louvre, cet embonpoint  se remarque également sur le visage, doté d’un double menton. Les traits caractéristiques d’Hémiounou – nez aquilin et menton en galoche – se retrouvent sur un bas-reliefs ornant son tombeau, confirmant ainsi que sa statue est un portrait fidèle. Il faut alors en déduire qu’Hémiounou, à la différence du Scribe Accroupi du Louvre, était réellement gros.
Autre « gros » célèbre de l’art de l’Ancien Empire : Kaâper, haut fonctionnaire sous le règne d’Ouserkaf, premier roi de la Ve dynastie (2345-2200 av JC),>
plus connu sous l’appellation de « Sheikh el beled » (« le maire du village ! »), en souvenir d’un ouvrier égyptien qui, en le voyant pour la première fois lors de sa découverte à Saqqara, crût reconnaître le chef de son village.

Statue de Kaâper, dit « Sheikh el Beled », bois de sycomore, Saqqara, début de la Ve dynastie (2345-2200 av JC), Musée du Caire.
Cette remarquable représentation à échelle presque réelle d’un dignitaire marchant à l’aide d’une canne et tenant le sceptre de commandement dans sa main droite (disparu) étonne elle aussi par son réalisme, les yeux incrustés participant à cette sensation de « vérité » de la statue. Celle-ci devait être à l’origine stuquée et peinte (des traces de stuc polychrome demeurent encore visibles) et offrir ainsi la même image « vivante » de son propriétaire que les statues de Rahotep et Nofret ou que celle du Scribe Accroupi du Louvre. Tout comme Hémiounou, la rondeur du visage de Kaâper prouve que la corpulence grassouillette de sa statue ne relève pas la convention « sociale » propre à la représentation de la richesse : Kaâper lui aussi était un vrai « gros ».

Détail de la statue de Kaâper, Ve dynastie
Moralité : méfiez vous des apparences.
De vrais faux obèses côtoient de vrais fonctionnaires  «prospères » dans la vaste galerie de statues de ceux qui gouvernèrent l’Egypte à l’époque des pyramides.
Yves Rinaldi

5 réflexions au sujet de « L’embonpoint suspect des statues égyptiennes »

  1. bravo pour cet article ! il est super bien écrit, avec des infos justes !!! Je suis en histoire de l’art à  l’Ecole du Louvre : ton analyse est plus pertinente que celle de mes profs !

  2. il n’ y a pas longtemps j’ ai été dans un "musée funéraire" a rouen avec ma classe c’ était super je vous conseil d’ y aller vous aprendrez plein de chose trés intérésante sur les scribes,les momies, les sarcophage…..ect (vous ne serai pas déssus)si vous n’ aimait pas l’ égypte grasse a se se musée comme moi vous l’ adorerai .

  3. Les egyptiens de cette époque exagéraient tout, oui ils étaient obèses et les représentations qu’ils ont laissés ne reflète pas la vérité mais leurs vérités, tout dans cette culture n’est que demi-vérité, il faut bien constater que les élites avaient la folie des grandeurs et que leur alimentation ne pouvait produire que des obèses (comme la notre)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.