REGINE CRESPIN EXCOMMUNIEE PAR LA « CULTURE MEDIATICO-PUBLICITAIRE »

(C’est Yves Rinaldi, rédacteur invité qui signe cette chronique)
Le silence assourdissant des grands médias, médias « grand public » autoproclamés, sur la disparition de Régine Crespin, illustre parfaitement l’état de déréliction intellectuelle dans laquelle la « culture médiatico-publicitaire » a plongé les esprits.

«Avec la mort de cette grande représentante de l’art lyrique, disparaît un des symboles les plus forts de l’excellence artistique» (Y.Rinaldi)

Depuis l’êre Jack Lang, c’est à  dire le début des années 80, la logique mercantile et médiatique s’est insidieusement insinué dans les plus hautes sphêres de la culture en France. Sous le fallacieux prétexte que la culture traditionnelle était devenue élitiste et surannée, le ministêre de la culture a voulu « dépoussiérer » la culture en l’infléchissant de deux façons :
par la légitimation économique et par l’événementiel .

Deux mots d’ordre : de la fête et du fric Désormais, tout doit être prétexte à  la fête : fête de la musique, fête du cinéma, etc. En déniant à  la culture le droit de faire appel à  l’effort personnel et à  l’apprentissage, on a fait croire que la culture deviendrait accessible à  n’importe qui uniquement grà¢ce aux évênements festifs qui la remplaceraient. L’événement, le clinquant, l’absence de hiérarchie des genres (il faut faire « populaire » comme l’opéra Bastille) sont devenus les dogmes de la nouvelle aristocratie culturelle française prompte à  jeter l’anathême sur les tenants de l’horrible culture bourgeoise réactionnaire et élitiste d’antan. On en voit le piteux résultat : jamais le public ne s’est senti aussi éloigné de la création contemporaine, grassement subventionnée par les nouveaux Savonarole de la pensée unique. Cette culture chic et « moderne », plus absconse que jamais, va de pair avec le mépris des tenants de la culture « branchée » vis à  vis de tout ce qui s’éloigne de l’esthétique officielle. Ce mépris est devenu le nouvel élitisme à  la mode, car nos « élites » culturelles confondent volontiers modernité et effets de mode Quant au fric, il a gangrené tous les niveaux de la politique culturelle : pour paraître légitime, tout engagement des pouvoirs publics en faveur de la culture doit prouver son utilité économique : bassin d’emplois, investissements dans « l’ action culturelle » et les « arts vivants » (ah bon, ils y a des arts « morts » ?), et autres fadaises hypocrites d’un cénacle grisé par les feux des médias et les strass. La création française marginalisée Aprês plus d’un quart de siêcle d’une telle dérive, non seulement la culture classique fondée sur les Humanités a été excommuniée de l’enseignement et des « investissements » culturels mais la création branchée française ne connaît qu’un écho médiocre, voire nul, à  l’étranger. Depuis que le Ministêre de la Culture s’est cru obligé d’exercer son hégémonie sur les arts et lettres, le rayonnement de la culture française s’est éteint , à  l’instar de cette francophonie qui s’étiole au fur et à  mesure que des hauts fonctionnaires, énarques incultes pour la plupart, l’ont prise en charge. Régine Crespin est bien morte Nos « élites » culturelles peuvent se réjouir. Avec la mort de cette grande représentante de l’art lyrique,disparaît un des symboles les plus forts de l’excellence artistique. Car Régine Crespin a toujours eu l’heur de déplaire aux tenants du méli-mélo culturel pour lesquels Poussin vaut bien les Tags et Debussy les tambours du Bronx.


Régine Crespin (dans le rôle d’Elsa) dans « Lohengrin » en 1963 (Covent Garden) avec Rita Gorr (dans le rôle d’Ortrud)
Elêve de la soprano Germaine Lubin, grande chanteuse wagnérienne qui eut l’imprudence de se produire à  Bayreuth sous le régime nazi et de devenir l’Isolde préférée d’Hitler, Régine Crespin fut, elle aussi une wagnérienne adulée par les allemands. Elle transmit et porta à  la perfection l’art de Germaine Lubin qui ne put plus chanter, frappée d’indignité nationale à  la Libération, lors d’un de ces procês peu glorieux attentés aux artistes par les « résistants du 32 août ». C’en était trop pour les bien-pensants de l’intellectualisme de l’aprês-guerre : Régine Crespin ne méritait que condescendance, ayant commis le crime inou௠de ne pas attendre aprês les français pour être consacrée au niveau international. Le silence des médias d’aujourd’hui est donc assourdissant d’acrimonie et de bêtise à  l’état pur. La France est un grand pays artistiquemalgré elle. Yves Rinaldi (NB:Pour retrouver Régine Crespin dans ses récitals entre 1965 et 1972: ce Dvd Emi « classic archive »)

détaillé sur le site anaclase: ici

6 réflexions au sujet de « REGINE CRESPIN EXCOMMUNIEE PAR LA « CULTURE MEDIATICO-PUBLICITAIRE » »

  1. Beau billet d’humeur.
    On peut être plus ou moins d’accord, et j’espère qu’il suscitera beaucoup de commentaires. Je suis sà»r en tout cas que la Crespin aurait aimé.

    Pour ma part, j’ai applaudi quand notre ‘Djack’ national a crée la fête de la musique, pensant ingénument que ça ne pouvait qu’améliorer la situation musicale en France.
    Force est de constater qu’il n’en a rien été: on y a gagné le bruit, la foule, la quantité en terme de decibels, mais pas la qualité musicale. Ce bilan négatif est incontestable, il suffit d’entendre l’avis unanime des musiciens – je parle des vrais, pas de ceux qui ont acheté leur guitare la veille de la fête de la musique pour parader avec quelques copains.
    En fait, ‘Djack’ aurait du crée la ‘fête du rock’, ou la ‘fête de la musique populaire’ et laisser aux vrais mélomanes le soin d’organiser leurs propres rencontres, festivals estivals ou autres manifestations.
    Et surtout promouvoir la musique sous d’autres formes, ne serait-ce qu’avec l’education.
    On verra ce qu’il en est avec ce gouvernement ‘nouvelle manière’.
    Notre nouveau Président n’est pas plus mélomane que les précédents, mais il parait que son gouvernement compte moins d’énarques…une chance ? 🙂

  2. Je vous trouve tous deux bien chagrins à  propos de la fête de la musique. Cela fait pas mal d’années que je n’ai pas traîné mes guètres à  Paris un soir de 21 juin, mais j’en ai de bons souvenirs. Certes, pas des grands concerts place de la Concorde et autres : je n’y ai jamais mis les pieds. Mais des petits groupes ou des chanteurs indépendants qui se produisent au coin d’une rue.

    Sur le fond de l’article, oui, la culture classique disparaît. C’est attribuer beaucoup de pouvoir à  Jack Lang que d’en faire l’instigateur. L’ère Lang, c’est 10 ans après Pompidou, 15 ans après mai 68, 20 ans après Andy Warhol, … 70 ans après les ready-made de Marcel Duchamp.

    On n’apprend plus le latin ; qui s’en plaindra ? Rome : une armée efficace, de bons commerçants, des moeurs qui feraient honte à  une république bananière, une culture en forme de salmigondis de tout ce qui était à  la mode dans les autres pays.

    Cette évolution, c’est un mouvement de fond, que l’on peut dater du début du XXième siècle, et qui affecte tous les pays occidentaux.

    Quant à  la chute de la francophonie, elle est due à  la baisse d’influence internationale de la France : économique, politique, intellectuelle. Dieu merci, les autres pays se sont éduqués et enrichis ; notre poids se rapproche maintenant de notre poids démographique, c’est-à -dire pas grand chose.

    Et puis, qui a créé les journées du patrimoine ? Jack Lang.

  3. Et surtout promouvoir la musique sous d’autres formes, ne serait-ce qu’avec l’éducation.

    JLF dit vrai : Le vrai problème de fond il est là  : l’éducation . Mais j’irais un peu plus loin

    Eduquer à  la musique, c’est reconnaître le sérieux d’une transmission de savoir,
    Et non pas seulement des bricolages pour animations éphémères destinés à  un grand public, junior ou adulte. Bien éduquer c’est déjà  prendre au sérieux, les futurs auditeurs des salles de concert, ou même leurs futurs acteurs
    professionnels ! Cela commence aussi par le respect et la reconnaissance des enseignants de la culture, eux-mêmes, par les institutions en place.
    et certes quel chemin reste-t-il à  parcourir ! Quelle est la juste reconnaissance de ces matières artistiques dans tous nos systèmes éducatifs ?
    Le public réclamera des hommages dignes de ce nom, rendus aux grandes cantatrices ou aux immenses compositeurs disparus, quand eux-mêmes déjà  les auront fréquentés ! Car hélas, on en revient toujours à  cette misérable contrainte : la demande du grand public( et ses conséquences directes économiques, en parler clair : du fric du fric et de l’audimat , il n’y a que cela de vrai !!!)
    Est-il normal qu’il soit si difficile de devenir enseignant en musique ( toute branche confondue) pour un si piètre résultat ? Pourquoi y a t- il tant d’examens à  passer dans cette branche si peu reconnue ? si infertile ? une profession aussi mal rémunérée ? On peut seulement considérer l’écart qu’il y a entre le haut niveau d’un agrégé en musique et le réel poids qu’il exercera dans les rares classes où¹ il sera appelé à  enseignerOn devrait supprimer toute notion de coefficient affecté à  chaque matière, l’éducation est un toutet retarder la spécialisation le plus tardivement possible. Voilà  la solution pour que nos énarques soient un tant soit peu « culturés »
    On a beau être des passionnés, on aurait tendance à  troquer son savoir musical contre un bon micro et quelques refrains à  succès !

    Quant à  la fête de la musiquec’est comme Noù«l , elle a lieu là  où¹ on ne l’attend pas, elle ne peut pas se prévoir à  l’avance, elle a lieu c’est tout ! à  chaque fois dans un concert quand le public est touché et s’émerveille ! le 21 juin n’est qu’un épiphénomène, une très très bonne idée au départ, mais rattrapée par les
    « gloutons de décibels »

    Jean-Armand : il y a belle lurette que les "petites formations" qui jouaient au coin des rues ne se dérangent plus pour jouer à  Paris
    ou alors ils le font dans des lieux bien confinés, salons et cours d’honneur bien à  l’abri, et de préférence tôt dans la journée mais pas dans la rue.

    Quand aux " humanités" , ce ne sont pas que "le latin", mais aussi les Lettres, et "le français"et toute la culture qui en découle, tout simplement, Il y a de sérieuses inquiétudes à  ce sujet, ce n’est pas nouveau.

    Sur la francophonie :
    Je crois qu’on dénombre près de 200 millions de francophones dans le monde,
    chiffre auquel il faut ajouter tous ceux qui sont en apprentissage de la langue française…Francophonie est un mot "valise " pas vrai ?….

    Au fait qui a institué la fête… du 14 juillet ? et ses feux d’artifice ?
    Pas Haendel quand même avec les feux d’artifice royaux !

    J’ai entendu dire qu’à  Paris on allait associer musiques de film aux feux d’artificemanquait plus que ça !

    Voir là  filinfo.france3.fr/popup_…

    mais bon il n’y a pas qu’à  Paris, toutes les régions de France adorent la fête…
    "Djack" a misé juste.

    Bonne(s) fête(s) à  tous !

  4. Jean-Armand,

    Si le rayonnement d’une langue devait correspondre au poids démographique d’un pays, tu conviendrais avec moi que l’Angleterre ne ferait pas le poids et que le monde entier parlerait le mandarin….

    Tu sais bien que d’autres facteurs interviennent et Mazurka l’a fort bien dit. Adopter un idiome c’est aussi en embrasser la culture et si la France voit sa langue décliner c’est que les élites françaises exportent une image négative de notre pays qui ne donne pas envie aux autres de s’intéresser à  nous. Ce n’est pas moi qui le dit c’est le philosophe Michel Serres qui enseigne six mois par an à  l’Université de San Francisco, en Californie…Il semble bien placé pour décrire ce phénomène d’autodénigrement et d’autoflagellation dont nous sommes passés maîtres, nous français.
    Quant à  mon coup de gueule sur le silence médiatique entourant la mort de Régine Crespin (et aussi de la grande soprano américaine Beverly Sills morte le même jour que Régine Crespin), il vise à  dénoncer la fonctionnarisation de la création culturelle en France, son étatisation sur le mode soviétique, celui de l’esthétique unique et du copinage.
    Aujourd’hui, on ne demande plus à  un artiste dérsireux d’être aidé par les deniers publics de faire une œuvre, on lui demande un dossier, la seule denrée susceptible d’être digérée par les énarques qui ont investi le Ministère de la Culture.
    Reconnais avec moi qu’au lieu d’avoir permis le développement "des œuvres de l’esprit" comme le préconisait le décret d’application portant création du Ministère de Malraux en 1959, le Ministère de la Culture a surtout fait prospérer les énarques !

  5. La domination de l’anglais n’est pas due à  l’Angleterre, mais aux Etats-Unis, qui est le pays le plus puissant économiquement et militairement, où¹ se trouvent les universités les plus réputées, où¹ se créent 90% des nouvelles modes et des innovations technologiques, où¹ se produisent les films et les chansons consommés par le reste de la planète, etc.

    Ceci dit, le passage du français à  l’anglais comme langue internationale a commencé au XIXième siècle, époque où¹ l’Angleterre était le pays dominant économiquement, commercialement et militairement – certes beaucoup moins dominant que les Etats-Unis aujourd’hui.

    La création réellement vivante, c’est-à -dire la techno, le rap, et tous les autres styles de musique populaire, n’a pas besoin d’être étatisée pour bien se porter – plus particulièrement aux Etats-Unis, mais aussi en France. Si la musique savante a besoin d’une soutien étatique, c’est parce qu’elle est morte, tout simplement. Elle n’intéresse plus personne, à  part toi, moi, Mazurka, et quelques autres.

    A partir du moment où¹ un secteur devient massivement aidé, il se produit des phénomènes de copinage, parce qu’il n’y a plus de mesure objective de la qualité. C’est un peu le cas dans la recherche, mais il y a tout de même le nombre de publications qui fournit un critère semi-objectif. Mais pour l’art, plus aucun critère, surtout depuis que les musiciens ont crié partout que l’adhésion du public était un critère de non-qualité.

    Dans ces conditions, chercher à  bà¢tir des ponts entre les musiques actuelles et la musique savante me paraît une démarche sensée ; c’est celle de Jack Lang mais aussi de ses prédécesseurs et successeurs. C’est un des moyens d’intéresser le public à  la musique savante : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

  6. Tu as raison sur tous les points évoqués par toi, sauf qu’en tant qu’enseignant, je peux te confier que bien des jeunes à  qui l’on fait découvrir la culture dite "classique", simplement et avec passion, deviennent demandeurs et prouvent que cette culture là  n’est pas morte mais qu’elle évolue, en s’enrichissant des apports culturels et technologiques actuels. Cela a toujours été le cas, à  toutes les époques. Loin de ressasser, les exégètes médiévaux des textes antiques les enrichissaient de leur propre savoir.

    Je m’insurge uniquement sur ce trompe-l’oeil consistant à  croire que la consommation de l’information culturelle vaut pour la pratique culturelle elle-même. Les émissions télé littéraires peuvent donner l’impression de tout connaître d’un livre parce-que l’on a entendu l’auteur en parler pendant une heure ; c’est évidemment un leurre. Mais le problème touche également tous les autres secteurs de la culture. La médiatisation de la culture ne l’a pas démocratisée, bien au contraire.

    Quant au dynamisme américain, il repose, et tu le sais, sur les apports extérieurs : les USA sont un véritable aspirateur à  talents et à  matière grise, comme la France de jadis qui attirait les artistes et savants du Monde entier. Un jour prochain, ce sera au tour d’un autre pays de devenir le nouvel Eldorado pour les talents et la prospérité économique qui va de pair.

    L’usage de l’anglais sert d’idiome de communication international, comme le latin en Europe, au début de notre ère. C’est tout. D’ailleurs, la majorité des sites internet n’est pas anglophone et je ne soupçonne pas les américains d’impérialisme culturel dans la mesure où¹ ils n’en ont aucunement besoin. Mon discours s’adressait surtout à  ces français défaitistes qui se croient devenus les vestiges d’une civilisation perdue et croient pouvoir survivre en imitant servilement les travers de la culture dominante.
    Ils croient séduire les américains en renonçant à  leur identité culturelle propre (comme ces entreprises françaises qui interdisent à  leurs collaborateurs français de communiquer entre eux, en France, en français !), ils ne font que susciter leur mépris , car les américains cultivés ou tout bonnement sensés considèrent toujours notre pays et son apport, passé comme présent, avec respect et sans commisération.

    La "musique savante" comme tu l’appelles, s’est toujours nourrie au lait de la "musique populaire". Aujourd’hui, elle continue de le faire, par d’autres moyens et je ne m’en plains pas.
    Franchement, le "Boléro" ou les complaintes de Puccini sont moins difficiles à  entendre que la tronçonneuse Hard-Rock ou la moulinette répétitive et obsessionnelle (et tout compte fait très créative) de la Techno. Qu’est-ce qui t’empêche d’intégrer ce que ces musiques apportent de meilleur dans tes compositions ? Crois-tu que les quatuors de Haydn soient insurpassables ?

    Stavinsky estimait que le pire des péchés pour un créateur était d’avancer la tête coincée en arrière. Le passé doit être une source vive sans être incompatible avec le présent. Je ne suis pas passéiste mais respecte le passé et me refuse à  le juger à  l’aune des mentalités contemporaines, ce qui est une attitude intolérante typique des zélateurs de la pensée unique.

    Jack Lang a surtout instrumentalisé les créateurs à  des fins politiques. Je compte sur le recul du temps pour que cette imposture soit enfin révélée, il n’en sera que temps.

    Amitiés à  toi, Yves.

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