BARTOK PAR JEAN-FRANCOIS ZYGEL …AU THEATRE DU CHATELET

Ce n’était point un  » minuit de juillet « , mais un beau soir de juin, le Mardi 5 juin 2007 précisément. On aurait pu entendre les trois coups, nous étions au théâtre… du Châtelet ! Un grand piano attend sur scène ainsi que quelques chaises et des pupitres disposés en demi-cercle…L’invité d’honneur : Bartók en personne, du moins ses œuvres interprétées « in live » grâce aux musiciens virtuoses, conviés autour de Jean-François Zygel, un quatuor formé par de brillants et jeunes musiciens et le violoniste soliste Svetlin Roussev….



Juste avant que le spectacle ne commence, en levant la tête vers le plafond richement décoré vous apercevrez neuf noms ( de Muse ?) joliment gravés et disposés tout autour du lustre monumental :  » Danse, Opéra, Féérie, Musique, Drame, Tragédie, Comédie, Vaudeville et Pantomine « 
Quelqu’un venu des coulisses, apporte les précieuses partitions, les dépose sur le pupitre et s’éclipse. Le silence se fait. Tout commence. Une musique évanescente, douce et fluide, dans laquelle nous percevons deux ou trois orientalismes, s’élance (depuis les haut-parleurs ). Jean-François Zygel entre en scène, suivi par une jeune femme qui s’acquittera très bien de son rôle de tourneuse de pages. La leçon commence ! Zygel nous précise tout de suite que nous venions bien d’entendre une œuvre de Debussy, le Prélude op 12. Après une brève introduction le maestro interroge bien haut :


Que faut-il retenir de Bartók ?
Le rythme ? – L’énergie ?
Peut-on parler d’une esthétique de l’énergie en considérant son œuvre musicale ? Ecouter Bartók au fond ne serait-ce pas vaincre la peur ( voir l’horreur ) des dissonances ? On entend souvent dire un peu partout s’exclame JFZ : « il faudrait que je me mette à Bartók » (les rires du public faisant écho à ce propos sont significatifs !)
Quelques qualificatifs attribués à Béla Bartók :
Pour Jean-François Zygel, Bartók est secret, mystérieux, peu commun. Dans ses correspondances adressées à ses fils par exemple, il semble ne rien dire, il écrit qu’il est entrain d’écrire, et décrit son action d’écrire… [A mon avis, il ne faudrait pas oublier pourtant ses lettres adressées à sa mère, Paula Bartók, ni à ses amis musiciens qui sont riches d’enseignement de tous ordres… Le fait d’ailleurs d’écrire qu’on est entrain d’écrire rappelle une esthétique littéraire qu’on pourrait nommer celle de « la mise en abîme », certains écrivains n’ont-ils pas approché ce style de près ? ] mais revenons au compositeur…
Bartók est donc secret et d’une précision légendaire !
Il indique le nombre de minutes et de secondes précises sur sa partition, représentant le temps nécessaire (et fortement conseillé) à l’exécution de celle-ci, comme par exemple « 5 minutes et 44 secondes » ! Il ira à la fin de sa vie jusqu’à noter les demi-secondes ! Mais Bartók peut se monter fantaisiste et moins rigoureux quand il s’exécute, il ne respecte pas ses propres durées indiquées ! Ni les tempi !

On peut lui reconnaître une grande intuition, et même une intuition de « génie »: Celle d’avoir accordé tant d’intérêt à la musique populaire, qui pour lui devait régénérer la musique classique. Il deviendra l’éminent ethnomusicologue que l’on sait et collectera avec Zoltan Kodaly, un nombre impressionnant de chants, d’airs, de mélopées dans toutes les provinces de Hongrie, de Roumanie, de Transylvanie, d’Afrique du Nord dont l’Algérie (8000 airs et mélodies au total). Il démissionnera même de son poste de professeur d’académie de Budapest pour se consacrer à cette mission là.


Le public est invité ensuite à écouter quelques œuvres agrémentées de commentaires :

-Tout d’abord: l’ Allegro Barbaro pour piano :

JFZ insiste pour cette pièce sur l’ agogie, la frénésie et le goût pour le barbare : Il évoque le « moteur » de la pièce , la technique de jeu , « on lève haut les mains », comme dans certaines pièces de Prokofiev. A l’époque il y avait une fascination pour le barbare. Rappelons-nous le « Sacre du Printemps » de Stravinsky, les œuvres de Carl Off. Dans cette pièce on retrouve l’ostinato, l’importance de l’action, l’emploi de la syncope et quelques références au jazz.

Du rythme et de l’ irrégularité:

En Europe Centrale les rythmes sont irréguliers dans la musique bulgare et roumaine, il y a un mélange des 2 et 3 temps. Ainsi on trouve cette division rythmique :
12 -123 – 12 – 123. Dans une même mesure chaque temps se subdivise de façon irrégulière, autre exemple à neuf temps: 12 – 12- 123, ceci répété trois fois.

Bartók fut aussi le premier à écrire pour percussion et musique de chambre, bien que Chostakovitch ait écrit tout de même un interlude pour opéra.La Sonate pour piano et percussion de Bartók met en scène les instruments suivants : triangle, caisse claire, timbale, xylophone…

Du Contrepoint et de l’ écriture contrapuntique :

Dans le contrepoint, il est dit au moins deux choses à la fois, parfois se développent deux ou trois mélodies en même temps. Chez Jean-Sébastien Bach, dans ses  » inventions  » par exemple, le langage musical et rythmique est mis en valeur. Chaque main fait quelque chose en décalé mélodiquement.

Des Dissonances :

Bartók disait volontiers : « la dissonance est mon royaume »

Dans le quatrième Quatuor, sûrement le chef d’œuvre du genre. On retrouve ces caractéristiques, énergie, action, dissonances:

« Bartók ne s’est jamais voulu moderne, mais atteint la géniale simplicité ». Il renouvelle la composition par l’emploi des modes anciens et de la musique populaire, il veut sortir des modes majeurs et mineurs de la musique « tonale ». Pourtant jamais il n’est entré dans l’atonalité. Autrefois la 7 ème de dominante était considérée comme dissonante mais a évolué au cours de l’histoire Il y a donc une habituation de l’oreille contrairement à ce qui est inné. Il existe un contexte historique du timbre, de la nuance… Il est intéressant de constater que ce sont toujours les mêmes intervalles dans la musique populaire qui sont considérés comme des consonances : la tierce, l’octave et la quinte. On peut les reconsidérer aussi comme les harmoniques d’un son et parler du  » spectre  » de la note fondamentale donnée.

La consonance est un fait d’oreille, il faut se rappeler le  » total relatif  » et du  » relativement relatif  » (termes chers à Zygel…) Quels sont les intervalles préférés de Bartók ? Il semble bien au regard de son œuvre, que ce soient : la seconde mineure, la septième majeure et la quarte augmentée.

Etait mise au programme également, la pièce (dissonante ?) pour piano intitulée « ce que la mouche raconte  » ( ce doit être dans le Microkosmos la pièce fétiche de JFZ…)…Vu la joie qu’il manifeste à la commenter et à la jouer. Entendez-le vous-même s’exclamer alors qu’il est en train de jouer : « une mouche trottine, butine, prisonnière… libérée ! ! »

Pour ce quatrième quatuor présenté en détail et qui ose des dissonances à faire frémir, Zygel ajoute dans un sourire :

« Chez Bartók, la fausse note c’est celle qui sonne bien, il faut se méfier ! »

Ce Quatuor n° 4 comporte cinq mouvements :

Allegro

Prestissimo, con sordino

Non, troppo lento

Allegretto pizzicato

Allegro molto

Il est considéré souvent comme le plus beau des six quatuors, mais Bartok aurait affirmé préférer son  » troisième quatuor « …En tous cas, Il a choisi pour le 2ème mouvement le jeu  » avec sourdine » pour ajouter au mystère, cela paraît beaucoup moins concret à notre oreille… On connaît bien le jeu pizzicato « col legno », exécuté avec le bois de l’archet, dit Zygel mais renouvelant la façon de jouer les pizzicati au violon, Bartók va donner son nom à un nouveau « pizz. », le fameux Pizzicato alla Bartok qui consiste à tirer un peu sur la corde en même temps qu’on la pince. Ces explications sont accompagnées chaque fois d’une démonstration quasi immédiate des violonistes.

Pendant l’entracte, ou plutôt l’autre temps musical qui servit de  » variation musicale  » on pu apprécier une suite de charmantes pièces à danser écrites pour deux violons sur lesquelles JFZ improvisa au piano, ainsi les pièces intulées « danse lointaine », « chant arabe », « chagrin », ou encore, « cornemuse », pièce dans laquelle il nous fit remarquer l’emploi harmonique de la double pédale.

Voulant ensuite expliquer plus à fond l’une des méthodes compositionnelles de Bartok, JFZ s’exprima en ces termes: « soit une musique populaire comment l’utiliser ? » :

-Voici les réponses :

1. On l’utilise  » telle quelle  » et on lui joint une harmonisation

2. On n’use juste que d’ un fragment authentique et le reste est à ré-inventer.

3. La musique sera écrite sous influence populaire mais sans le rythme exact, pour créer un folklore imaginaire.

Nous découvrons ensuite la Sonatine pour piano écrite avec « note pédale » puis des extraits du 2 ème concerto pour violon où l’esprit mélodique de la musique populaire étudiée par le grand ethnomusicologue, s’entend facilement. L’œuvre est interprétée par le brillant soliste Svetlin Roussev Puis nous est servie une magnifique interprétation au violon et piano des danses roumaines par Roussef et Zygel , il en existe deux versions orginales de la main même du compositeur hongrois, dont une pour piano seul.

Il nous est rappelé que le virtuose Yehudi Menuhin commanda à Bartók une sonate pour violon seul, elle ressemble beaucoup à la « Suite » de Jean-Sébastien Bach. Le 2 ème mouvement est une fugue, c’était risqué d’oser cette forme-là, car comment au violon faire entendre l’entrée des voix ? Si ce n’est par une construction intelligente et l’utilisation des silences…Ce que fera Bartók très précisément. « Ce compositeur est un fin contrapuntiste » affirme Zygel.
Tous les musiciens sont entrès à nouveau en scène pour conclure sur le troisième mouvement du quatrième quatuor …Véritable  » Plongée dans la nuit  » selon Zygel… On remarque que chaque instrument y fait un solo, et  » c‘est aussi une évocation poétique de l’au-delà « , ajoute-t-il.

De la leçon Bartók de Jean-François Zygel, on ne peut ressortir indifférent ni endormi, mais régénéré ou encore intrigué et pour cause, voici pour mémoire quelques mots-clés caractérisant la musique de cet immense compositeur hongrois :


 » Rythme, moteur, dissonance, musique populaire, danse, frénésie, contrepoint, sauvagerie, haute précision, contraste, clarté de la forme, audace, fantaisie et …énergie !  »

Ne pourrait-on pas conclure sur cette phrase de Roland Manuel, que l’on peut lire dans la Revue musicale du 1 er novembre 1920 (bien que le jugement ne porte pas du coup sur les autres œuvres du compositeur écrites après cette date):

« M. Bartók, ami des clartés un peu dures et des rythmes obstinés, est cependant sensible aux jeux les plus délicats ; il y apporte ces qualités de précision aiguë et tout ensemble de morbidesse qui sont d’un Ravel hongrois… »

Certes oui, mais j’ai bien envie de conclure sur autre chose aussi, une anecdote, observée au Châtelet pendant cette inoubliable soirée dédiée à Bartók. La voici:

Alors que le concert était bien lancé, ( d’autres auraient dit alors « que la fête battait son plein …de dissonances harmonieuses » ) le public fébrile et attentif suspendu aux dires du maestro et à la musique interprétée, ne perdait rien de son déroulement. Le violoncelliste très enthousisate, s’investissant à fond, dans son élan et terminant une phrase expressive, tout à coup lança et lâcha l’archet ! Un bruit sec résonna en guise de point « d’arrêt »… La salle vibra. M. « Cello » avait terminé heureusement son trait « solo »…Zygel, comme si ne rien n’était, marcha tranquillement à pas mesurés ( 12, 12, 123 …? hum, peut-être…) mais calmement, à pas sûrs et feutrès, il ramassa l’archet, le rendit à son propriétaire avec ces mots en direction du public ébahi:

– « Si vous saviez le nombre de répétitions qu’il nous a fallu faire, pour réussir ce tour  »

Eclats de rires dans la salle. Applaudissements. La leçon est finie !

Rendez-vous aux prochains festivals et aux distrayantes  » boîtes à musique » de JFZ cet été!

NB: Quel était le nom du Quatuor à cordes présent ce soir là ? Sachant que Jean-François Zygel a déjà souvent donné ses leçons avec l’heureux concours de plusieurs quatuors tels que :

Le Quatuor Psophos: ici, Le Quatuor Debussy: ici, Le Quatuor Ebène: ici,
(Un petit indice: ce n’était pas le Quatuor Bartók) Les auditeurs présents ce mardi 5 Juin s’en souviennent sûrement ?

Enfin, voici pour les passionnés quelques extraits musicaux : ici
Emilie A.

8 réflexions au sujet de « BARTOK PAR JEAN-FRANCOIS ZYGEL …AU THEATRE DU CHATELET »

  1. Magnifique chronique, en effet. Il faudra que je reecoute le quatuor N* 4 et que je relise en meme temps cette chronique, des mon retour.
    Merci Mazurka!

  2. Je reviens du dernier tournage de la Boù®te à  Musique de Jean-François Zygel et qu’est-ce que je trouve en rentrant chez moi ? Encore lui, le magicien et Bartok alors que je viens de les quitter !
    Super compte-rendu très très complet !
    A bientôt pour parler encore de Jean-Françoois Zygel et de ces musiciens et des tournages auxquels j’ai participé !

  3. et merci beaucoup de vos appréciations !

    Jean-Armand, tu étais aussi à  la leçon sur Bartok ? Te souviens -tu de ce qui a été dit sur la fameuse "section d’or" et la musique de Bartok ?De mémoire, Il me semble que Jean-François Zygel a suggéré que ce n’était que pure légende bà¢tie autour de sa musique ? Que Bartok ne s’en était point occupé en composant ? Pour aller vite on peut dire que ce n’est qu’un délire d’intellos de plus tout cela ?
    Qu’en penses-tu ?

  4. Oui, c’est effectivement ce que JF Zygel a dit. J’avais entendu parler (par des profs de musique) de cette passion de Bartok pour la section d’or. Les coù¯ncidences numériques sont un phénomène bien connu : quand on veut trouver un rapport dans quoi que soit, architecture ou autre, on le trouve toujours. Il est donc difficile de juger a posteriori. Personnellement j’ai déjà  trouvé la section d’or très nettement dans deux de mes partitions, alors que je n’avais rien fait pour qu’elle y soit.

  5. à  la question : "Quel était le nom du Quatuor à  cordes présent ce soir là  ? "
    je vais donc répondre ! Il s’agissait en fait du "Quatuor Leonis" avec: Thomas Gautier (violon) Guillaume Antonini (violon) Alphonse Dervieux ( alto) Jean-Lou Loger ( violoncelle)
    On devrait retrouver ce jeune Quatuor dans les prochaines émissions "boù®tes à  musique" de Jean-François Zygel, de cet été.

    Sur la section d’or: merci Jean-Armand de ta réponse, "la section d’or" et tous ces phénomènes de coù¯ncidences numériques sont intéressants effectivement.
    N’est-ce pas plus difficile de vouloir retrouver la section d’or, dans une composition, la provoquer en quelque sorte ? A la limite un peu vain ? Mieux vaut qu’elle soit le fruit d’une construction originale et bien pensée. Toute cette science
    des"numéros" que l’on a établie à  propos de l’œuvre de Bach par exemple, même si elle est fondée, est constatée à  postériori, rien ne dit que le compositeur s’en est absolument soucié en écrivant… Mais pourquoi pas ?

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